De Gaulle... Combien de morts ?

27 juillet 2013

1. Le poids du sang versé

     Pour découvrir dans quel contexte plus général se situe ce blog, voyez :

http://www.micheljcunysitegeneral.sitew.fr

 

     C'est donc en 1993 que j'ai fait cette petite découverte de la suppression rétrospec-tive, par De Gaulle, de l'adverbe "souverainement" dans le texte fondateur du Conseil National de la Résistance tel qu'il paraît dans le deuxième tome des "Mémoires de guerre", Plon, 1956, page 445.

     Il en est résulté le livre "Fallait-il laisser mourir Jean Moulin?" (un clic?) que Françoise Petitdemange et moi avons publié en 1994. Pour se faire une idée plus précise de ce type d'écriture, et de ce que peut être l'accueil qui attend quiconque prétend remettre certains documents sur la place publique, il ne sera sans doute pas inutile de consulter

                                       http://souverainement.canalblog.com

     Le fait est qu'il y a une très nette résistance à la Résistance. En un peu moins de vingt ans, nous n'avons encore rencontré aucune personne qui nous ait offert son étonnement - ne parlons pas d'une éventuelle colère - à découvrir ce phénomène tout particulièrement choquant puisqu'il ouvre la voie à cette autre découverte que c'est bien De Gaulle et ses "services" qui ont livré Jean Moulin à Klaus Barbie.

     Jean Moulin... ce Petit Poucet qui nous a tracé la route d'un exercice de la souveraineté autrement digne d'une véritable citoyenneté que cette infâme gesticulation qu'on nous autorise à mener devant l'urne de toutes les trahisons.

     Jean Moulin... dont il est possible aujourd'hui de dire qu'il aura, grâce à De Gaulle, rencontré la mort sous deux modalités différentes ... Celle, d'abord, sur quoi a abouti ce premier crime commis sous la tutelle bienveillante de Charles de Gaulle : trahir Jean Moulin jusqu'à le faire remettre à Klaus Barbie. Celle ensuite qui, par l'écrasement de la souveraineté du Conseil National de la Résistance, a permis à De Gaulle, par deux décisions prises en 1945 : 8 mai (Algérie) et 15 septembre (Indochine) de condamner à mort (court terme, moyen terme et long terme rassemblés) un peu plus de deux millions d'êtres humains dont 315 000 Françaises et Français.

     Ce que développe "La Lettre de Michel J. Cuny" dans ses numéros 1, 2 et 3, qu'on pourra se procurer gratuitement, ainsi que les suivants, en envoyant son adresse à michelj.cuny@orange.fr

     Michel J. Cuny 

28 juillet 2013

2. Charles de Gaulle en route pour cette gloire qu'offre le sang des autres quand il est versé à suffisance

     Le premier tome du recueil des "Lettres, notes et carnets"  (Plon, 1980) de notre maître à toutes et tous s'ouvre sur une oeuvre de fiction qui a pour titre : Campagne d'Allemagne. Elle a été écrite en 1905.

     Charles de Gaulle (né en 1890) est alors âgé de 15 ans. Il est élève au collège de l'Immaculée-Conception, et il va  produire un texte... maculé de sang. Mais qu'on se rassure : d'un sang qui ne sera répandu que pour la gloire du... général de Gaulle.

     Dans cet écrit pas tout à fait prémonitoire, nous sommes transporté(e)s en 1930. L'auteur - quinze ans, redisons-le - nous présente un Charles de Gaulle qui a donc 40 ans. Il est général.

     De brigade, le plus petit général ?... De brigade, ainsi que le De Gaulle de l'Histoire a enfin pu en porter le grade en 1940 seulement, c'est-à-dire à l'âge de cinquante ans? Non. Ni avec le képi correspondant couvert de deux étoiles argentées dont les mauvais esprits diront qu'elles ne sont que de fer blanc ? Non.

     Général de division, ce qui offre trois étoiles dorées ? Non. De corps d'armée et à quatre étoiles ? Non... Le général Charles de Gaulle de 1930 "fut mis à la tête de 200 000 hommes et de 518 canons", tandis que "le général de Boisdeffre commandait une armée de 150 000 soldats et 510 canons".

     D'où nous inférons que de Boisdeffre l'étant, de Gaulle est, lui aussi, général d'armée (cinq étoiles). Après, hors grade, c'est : maréchal (sept étoiles). Il ne faudrait pas attendre 1930, mais seulement 1918... pour voir apparaître, dans une gloire à peu près inégalée tout au long de l'Histoire de France, ce trio d'élite : Joffre, Foch et... Pétain.

     Quant à notre Charles à nous, l'objet de tous nos soins, il serait, à cette même époque, empêtré dans un uniforme de capitaine beaucoup trop petit pour sa vanité rudement malmenée par un très long séjour dans les camps de détention en Allemagne (1916-1918) : carrière brisée. Ce n'était donc pas un crack, tout au plus un canasson ordinaire : c'est à peu près l'idée qu'il se fera à ce moment-là de lui-même, alors qu'il n'aura encore que vingt-huit ans...

     Mais il n'a pas fini de rêver, et nous avec lui...

     Dans la fiction de 1905 pour 1930, voici comment les choses s'enclenchent : "Le 10 février, les armées entrèrent en campagne. De Gaulle eut vite pris son plan, il fallait sauver Nancy, puis donner la main à de Boisdeffre, et écraser les Allemands avant leur jonction qui nous serait sûrement funeste." (page 14)

     Un paragraphe plus bas, un nouveau doute nous étreint, à lire que "Le général en chef jugea l'attaque de Carignan nécessaire". Le général de Gaulle serait-il carrément le chef... des armées françaises ? Il ne paraît pas que nous puissions en décider avec certitude, mais nous sommes bien près de devoir nous en laisser convaincre.

     C'est ce qui se passe dans le camp d'en face qui va nous permettre de décider de la grandeur de la tâche accomplie, dans cette guerre de 1930, par notre héros en herbe...

     Vidéo - Michel J. Cuny : Et de Gaulle... combien de morts?

Posté par cunypetitdemange à 13:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

29 juillet 2013

3. Moi, général de Gaulle, je... (Début de l'appel du 18 juin 1940)

     Avant même que nous puissions découvrir le rang du général de Gaulle dans la guerre de 1930 que ses quinze ans viennent d'inventer pour notre édification, nous faisons connaissance avec les dirigeants du camp d'en face :
     "Le commandement de l'armée la plus forte fut confié au général Manteuffel. Le feld-maréchal et prince Frédéric-Charles se mit à la tête de la seconde. Quant à la IIIème armée allemande elle reçut comme chef le général Mak." (page 13)

     Nous avons déjà deviné qui est le maître du côté allemand. Poursuivons notre enquête...
     "Le prince Frédéric, voyant la situation critique, se résout à empêcher l'inves-tissement de la ville. [...] De son côté de Gaulle savait qu'il jouait la partie décisive, car c'est sous les murs de Metz que l'Europe entière attachait ses regards." (pages 22-23)

     Alors, de Gaulle, général en chef ou pas?...

     Dans la confusion de la bataille, il nous arrive une information apparemment anodine :
     "Pendant deux heures les Français tinrent bon, de Gaulle arrivant à marches forcées avec les 50 000 soldats qu'il avait laissés en réserve." (page 23)

     C'est cette information qui va nous donner la clef qui nous faisait défaut, puisque, très vite après, les Français se trouvent dans une situation très délicate :
     "Mais heureusement, arrivèrent alors les réserves avec le général en chef." (page 23)

     Ainsi, rapprochant ce "de Gaulle arrivant... avec les... soldats... en réserve" des "réserves avec le général en chef", nous en déduisons que de Gaulle est effectivement ce général en chef des armées françaises qui tient tête, devant l'Europe entière, au prince Frédéric-Charles.

     D'où il est essentiel de déduire que c'est un fantasme que nourrit ici le jeune Charles : il n'éprouve nul besoin de définir la place éminente de son moi dans une bataille qui n'existe que pour et par ce moi. Un moi qui parvient tellement peu à se cantonner au strict rôle du général de Gaulle lui-même que surgit, au beau milieu du récit, cette formule plutôt extravagante, au sens où effectivement ici le jeune Charles extravague :
    
"Avec des peines et des pertes terribles les Allemands réussirent à enfoncer la division et, malgré les obus que je lui envoyais, à gagner la ville." (page 24)

     Celui qui écrit s'oublie tellement dans son écriture qu'il fait le saut de l'imaginaire...

     Dans un langage plus classique qui éclairera le rôle du fantasme, je dirai que Charles de Gaulle se livre ici à sa passion principale : la guerre. Nous n'allons pas tarder à comprendre où se situe la jouissance qu'il y trouve.

     Michel J. Cuny

 

Posté par cunypetitdemange à 15:23 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

31 juillet 2013

4. Quand Charles de Gaulle jouit, le massacre n'est pas loin

     Dans ce décor campé pour la seule gloire du futur général de Gaulle (de 1930) dont le moi s'épanouira jusqu'à faire jaillir, comme un diable de sa boîte, un "je" particulièrement hors de saison, nous voici bientôt projeté(e)s vers les sommets de l'ivresse du combat et, partant, de la jouissance de Charles (version 1905) :

     "Les chasseurs à pied mettent la baïonnette au canon et s'élancent, officiers en tête, vers la victoire qui est devant eux. Un instant arrêtés par un terrible feu de mousqueterie, ils se reforment et bondissent sur la porte. En quelques instants, celle-ci est enfoncée. Les Français fondent comme des fous sur les Allemands. Ceux-ci reculent peu à peu sous cet ouragan. L'arrivée du reste de la brigade Bridier et des deux régiments de la seconde détermine la retraite de l'ennemi, poursuivi par les Français victorieux qui enivrés ont peine à se reformer." (page 14)

     Rendus fous et enivrés par quoi ? Mais par ce qui enivre aussi un peu notre jeune auteur :

     "Les rues ne sont bientôt plus qu'une fournaise, des maisons brûlent au milieu des cris des blessés. Les Français sont fous [décidément, ça jouit très fort, là-dedans!]. Voient-ils un ennemi devant eux, ils se précipitent sur lui sans regarder, et le tuent."

     Mais le meilleur moment, pour le général, n'est pas là. Lui n'est pas fou, lui n'est pas enivré : il jouit en sa qualité de général en chef, c'est autre chose. L'action des soldats n'est qu'un très bref moment qui ne vole rien à la jouissance des grands chefs...

     C'est maintenant que se construit la gloire :

     "Le feu fut assez vite éteint et l'on put évaluer ainsi nos pertes et celles de l'ennemi. Nous avions 150 tués, 600 blessés et 90 disparus. Les ennemis avaient perdu 900 tués, 1000 blessés et 200 prisonniers."

     Evidemment, en regard de ce qui devait se passer un peu moins de 10 ans après le moment où nous sommes (1905, quand Charles écrit), c'est un peu ridicule d'engager un général en chef de deux armées françaises dans une affaire aussi mesquine. Mais il y a un début à tout.

    Et d'ailleurs, alors qu'il est onze heures du matin au moment de ce décompte qui nous laisse sur notre faim, attendons de découvrir ce qu'il en sera vers vingt heures. Voyez comme cela va déjà beaucoup mieux :

     "Les pertes de notre côté étaient : 3 420 tués [23 fois plus], 10 000 blessés [16,7 fois plus] et 200 disparus [2,2 fois plus]. Les ennemis avaient perdu : 5 800 hommes tués, [6,4 fois plus] 15 000 blessés [15 fois plus] et 2 200 prisonniers [11 fois plus]." (page 15)

     Jetons à nouveau un regard sur les soldats français dont nous apprenons qu'ils sont victorieux quoique exténués :

     "Mais tous [tous? sauf les tués, blessés et prisonniers ou disparus de la journée, qui ne comptent déjà évidemment plus] étaient joyeux..." (page 16)

     Mieux :

     "A Paris, et dans les grandes villes, la joie fut extrême. Le peuple qui avait longtemps désespéré de la France, passa du plus grand abattement au plus grand tumulte. Il ne pensait pas que près d'un millions d'ennemis nous attendaient derrière le Rhin.
     De Gaulle du reste s'en doutait." (page 16)

     Comme on le voit : les enchères montent... Pour une nouvelle victoire, le joli record établi dans cette première journée sera-t-il battu bientôt ? Mais va-t-on vraiment vers une victoire?... C'est là tout le sel de la jouissance d'un général en chef qui se respecte...

     Michel J. Cuny

Posté par cunypetitdemange à 18:47 - Commentaires [0] - Permalien [#]

5. La guerre des uns et la guerre des autres : quand se profile la "grande illusion"

     Dans un premier temps cependant, la guerre va passer par une phase qui complète sans doute l'échantillonnage des modalités du combat, mais qui ne paraît guère susciter la passion du général de Gaulle. Son jeune porte-parole ne fait lui-même sans aucun doute que s'acquitter d'un devoir qui ne le passionne pas, lui non plus, en développant cet épisode. Il s'agit d'une bataille à l'arme blanche, et dans une formation qui renvoie peut-être à d'anciens usages puisqu'on y voit s'affronter des personnages qui ne sont pas les petits soldats de l'infanterie.

    Il s'y trouve même une curieuse façon de mettre fin à l'affrontement :
     "Au bout de trois quarts d'heure de ce combat, pendant lequel les Français reçurent par compagnie des renforts, le drapeau blanc flotta à l'une des fenêtres. Le colonel Millen jugeant que l'honneur était sauf mettait bas les armes." (page 17)

     Décidément, avec ce genre de combattants d'un temps ancien, il ne pourra pas y avoir excessivement de dégâts. L'intérêt est donc dans la qualité plutôt que dans la quantité. Voici ce que cela donne pour les Allemands :

     "Tués - le général Hausen, le colonel Dirach, 2 commandants, 1 capitaine, 8 lieutenants ou sous-lieutenants, 15 sous-officiers et 155 soldats. Blessés - 2 colonels, 6 commandants, 19 autres officiers et 800 hommes. Et 12 0000 prisonniers." (page 17)

     La défaite des Allemands est ainsi, d'abord et avant tout, liée à l'effet "drapeau blanc". Elle laisse même apparaître une sorte d'abandon plus ou moins honorable, comme si un certain pourcentage de galon ne pouvaient que rimer avec trahison. Mais brisons-là : voyons ce qu'il en est du côté français :

     "Tués - 1 général de brigade, 1 colonel, 4 autres officiers, 12 sous-officiers et 160 hommes. Blessés - 19 officiers, 14 sous-officiers et 748 hommes." (page 17)

     Equilibre à peu près parfait avec le bilan allemand, où il se confirme que seuls les prisonniers, et donc l'effet "drapeau blanc", ont décidé de la victoire française.

     Autre exemple particulièrement édifiant, mais dans un sens inverse, qui interviendra à quelques temps de là :

     "Mais le capitaine Grant, qui commande la poignée de Français, résiste avec une énergie superbe et lutte à 1 contre 8." (page 21)

     Dans ce cas, qu'on ne compte pas sur le coup de sifflet d'une fin de partie. Nous avons affaire à des Français, des vrais; et voilà ce que cela donne :

     "Ces derniers survivants (une vingtaine à peu près), après avoir tenu en échec 5 000 ennemis pendant quinze minutes, s'élancèrent à la baïonnette et se firent tous tuer à l'exception de trois qui, dont le lieutenant, réussirent à s'échapper, blessés, et rega-gnèrent Belle." (page 21)

     Nouvelle victoire, donc, du général en chef des armées françaises, Charles de Gaul-le :

     "Les Allemands avaient : 5 000 tués, 75 000 blessés, 10 000 prisonniers [...]. Fran-çais : tués 9 000; blessés 20 000, prisonniers 3 600." (page 21)

     Il s'agit d'un nouveau record :
     -   Français tués (2,6 fois plus), blessés (2 fois plus), prisonniers (18 fois plus) ;
     -   Allemands tués (11,6% en moins), blessés (5 fois plus), prisonniers (4,5 fois plus).

     S'il y a eu, cette fois-ci, un peu moins d'Allemands tués, nous apprenons, sept lignes plus bas, que le prince Frédéric-Charles ne peut guère s'en réjouir :

     "Malgré cela, son armée ne comptait plus que 165 000 hommes. Près de 120 000 Allemands avaient péri dans cette malheureuse campagne de France." (page 22)

     Et grâce, surtout, au général Charles de Gaulle, dont nous allons maintenant mesurer jusqu'où il prétend pousser l'art du commandement.

     Michel J. Cuny

Posté par cunypetitdemange à 21:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

01 août 2013

6. Quand Charles de Gaulle dicte à quelques milliers d'hommes un futur fait de blessures et de morts

    C'est alors que nous nous rapprochons du moment où la plume du jeune Charles de Gaulle va déraper pour le faire paraître lui-même (sans que, manifestement, il en prenne conscience) en plein combat. Redonnons cette phrase essentielle :

     "Avec des peines et des pertes terribles les Allemands réussirent à enfoncer la division et, malgré les obus que je lui envoyais, à gagner la ville." (page 24)

     Avec ses quinze ans, Charles s'idenfie au général en chef qu'il devra être devenu (c'est ce qu'il imagine) en 1930. Et ce général "envoie des obus". Ce qui est un peu exagéré, mais il paraît que c'est le langage même de l'officier supérieur : de même qu'il remporte des victoires et subit des défaites à travers les blessures et la mort de milliers ou de dizaines de milliers de soldats, anonymes pour l'Histoire, et placés sous ses ordres, de même "envoie-t-il des obus" quand il ne fait qu'en donner l'ordre.

     La page suivante nous montre donc le général de Gaulle en plein boum de décisions qui engagent la vie et la santé de "ses" hommes vers un futur qui les laissera éventuellement raides morts pour l'éternité, ou estropiés, malades, etc. pour le temps qu'il leur restera à vivre. Curieusement, il s'agit, semble-t-il, d'une activité tout ce qu'il y a de plus littéraire :

     "Il adressa à ses commandants de corps, le billet suivant :
    
Le 7ème corps occupera Sainte-Barbe, le bois d'Héricourt, et fera fortement garder le pont de la Mance.
     Le 8ème corps cherchera à aborder Héricourt en s'appuyant sur Noisseville, et le bois de Sainte-Barbe.
     Le 9ème corps prendra position à Illy, et fera fortement occuper les carrières et le bois.
     Le 10ème corps se déploiera sur la rive droite de la Mance entre Mach et Mars-la-Tour.
     La 4ème division de cavalerie occupera Mars-la-Tour.
     Le 11ème corps restera en réserve dans Manier tout en faisant fortement occuper le plateau de Mars-la-Tour." (page 25)

     Il s'agit donc d'un futur "écrit" d'avance. Ce qui ne paraît laisser aucune chance au moindre dérapage : il faudra être rendus aux endroits désignés, dans les conditions mentionnées, c'est-à-dire plus ou moins à tout prix... On notera que le dieu Mars intervient ici en rafale : c'est déjà un signe...

     Or, dans le camp d'en face, le commandement est tout de suite beaucoup plus cafouilleux : manifestement, on ne sait pas commander au futur, et on est beaucoup moins porté sur la "littérature". Voyons ce que le jeune Charles nous en dit :

     "Quant aux Allemands, le prince Frédéric [qui perd son second prénom : Charles... C'est dire qu'il est plutôt mal parti] avait donné à ses généraux "l'ordre de battre l'ennemi partout où on le rencontrerait"." (page 25)

     Ce qui est d'un vague!... Rien d'autre! Pas le moindre billet! Aucune aptitude à engager le futur sur les blessures et la mort!... En désespoir de cause, le jeune Charles ne peut que dresser le plus banal état des lieux, quand la géographie elle-même paraît vouloir nous faire rire. Pauvre prince Frédéric, il manque décidément d'étoffe :

     "En attendant [le pire?] voici ses positions :
     1er corps occupe Héricourt et le calvaire d'Illy.
     2ème corps, une division à la Brasserie et l'autre en réserve près de Sainte-Gertrude.
     3ème corps à La Polie et à Mentes.
     4ème corps derrière le 3° occupe (...). [peut-être un nom illisible]  
     5ème corps à l'extrême-droite avec la ferme et le village de La Roche.
     6ème corps bavarois à Ambervillers." (page 25)

      Et tandis que Frédéric disparaît dans la nature pour un moment (du milieu de la page 25 au bas de la page 28 d'un texte qui s'arrête au milieu de la page 29), le général Charles de Gaulle reprend la plume grâce à laquelle il organise consciencieusement le futur, son jeune porte-parole montrant bien qu'il s'agit ici de jongler avec des "généraux de brigade", et pas seulement avec de la vague piétaille :

     "La 1ère brigade (général Lepasset) s'emparera du hameau de La Valette et dirigera vigoureusement l'attaque sur la droite du village.
     "La 2ème brigade (général Rivière) attaquera de front, lorsque l'attaque de la 1ère sera nettement dessinée.
     "La 3ème brigade (général Maison) tentera l'attaque du calvaire d'Illy d'où il abordera le village.
     "La 4ème brigade (général Legrand) occupera Noisseville avec le 49ème et le bataillon de chasseurs à pied." (page 27)

     Tout est prêt : le sang va pouvoir enfin ruisseler sous nos yeux, et l'horreur et la si belle jouissance des saigneurs de la guerre nous étreindre l'une autant que l'autre. Bravo, Charles!

     Michel J. Cuny

Posté par cunypetitdemange à 14:55 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

7. Quand Charles de Gaulle (15 ans) jouit

     A qui commande un général en chef ?  A des hommes, très jeunes pour la plupart, et aussi beaux et en bonne santé qu'il est possible de l'être tant que l'on garde une certaine jeunesse. Et puis à d'autres, plus chevronnés et d'autant plus prestigieux que leur uniforme crie sur tous les toits qu'ils ont du galon et, parfois, pas qu'un peu, et cette prestance à quoi prêtent les défilés et autres parades militaires, dont il se pourrait bien qu'elle plaise énormément à un certain type de femmes pour autant qu'elles y pressentent l'odeur du sang versé et qui peut encore l'être.

    Parmi ces individus, formés professionnellement ou par suite du service militaire, certains ont déjà du sang sur les mains, d'autres, pas encore : mais ils sont tous rassemblés pour que ça saigne, de la main des uns directement, ou avec l'appui des autres, pour tout ce qui concerne la réparation des armes, les transports, l'infirmerie, l'alimentation, etc. A la guerre, on tue, on blesse, on estropie... Non sans contrainte, si l'on est un simple appelé. Non sans un certain contentement, si l'on a décidé d'en faire une carrière... pour, par la rémunération honorable tirée d'une violence organisée et impersonnelle, nourrir sa femme et ses enfants.

     Pour sa part, un général en chef, ça donne surtout des ordres et ça observe les résultats obtenus ou à obtenir. Un aspirant général en chef de quinze ans, de quoi ça rêve ? De plaies et de bosses, pour les autres, avant tout, peut-être. De sa gloire et, s'il est Français, de la gloire de la France. Est-ce là tout?

     Laissons faire le jeune Charles de  Gaulle.  Nous n'allons certainement pas être déçus par ce que la fiction lui permet d'exprimer. Mais ce n'est encore, bien sûr, qu'un enfant...

     "Heureusement pour nous, la 1ère brigade, après avoir emporté la ferme de la Maison blanche, refoulant devant elle les deux bataillons que les Allemands avaient placés dans les vignes, arriva sur la droite d'Héricourt et, en dépit de pertes formidables, nos soldats magnifiquement entraînés se précipitèrent au cri de "Vive la France"." (page 28)

     Voilà qui fait chaud au coeur... Pour celles et ceux qui sont à peu près sûr(e)s de savoir ce qu'à ce moment-là signifie le mot "France"... Impossible d'oser l'amalgame avec un autre cri que les mêmes auront au moins autant de jouissance à hurler : "Vive la Quille!"

     Revenons alors aux braves soldats du généralement victorieux Charles de Gaulle :

     "Alors commença une lutte mémorable [pour les survivants, mais surtout pour leurs chefs et pour le plus grand d'entre eux]. Les soldats allemands, pour la plupart privés de cartouches, se défendaient à coups de crosse et de baïonnette [C'est donc bien la piétaille : ici, pas de drapeau blanc...]. Mais les malheureux défenseurs étaient accablés par des masses profondes, sans cesse renouvelées. [Si nous sommes dans la peau du général en chef, nous ne comprenons pas vraiment pourquoi il s'apitoie, sans proposer un remède qui est à sa portée... Pourquoi donc appuyons-nous là où ça fait mal ? C'est ce que la suite va nous apprendre...] De la maison où il est établi, le général Steinmetz assiste au désastre de ses troupes [Bien fait, na!... Mais voilà qui est beaucoup plus intéressant et qui permet de comprendre pourquoi il faut laisser le film aller jusqu'à sa fin : rappelons, en passant, que le jeune Charles ne fait qu'écrire... Mais, justement, c'est là que s'annonce le meilleur moment de sa journée d'écrivain... Alors, général Steinmetz, on se permet de faire la guerre à Charles de Gaulle...] De temps en temps une larme roule silencieusement sur son rude visage et un sanglot lui échappe." (page 28)

     Et nous aussi, nous pleurons... Que tout cela est donc bel et beau!... Quels hommes!... On n'en fait plus, des comme ça!...

     "Cependant la lutte devenait de plus en plus atroce. Les défenseurs, noirs de poudre, défigurés par le sang, mélangés dans un fouillis horrible, luttaient avec une rage de démons et fauchaient nos compagnies qui, collées à leurs flancs, leur rendaient avec usure les coups qu'on leur portait." (page 28)

     Et alors, après, Charles, dis-nous, ne nous laisse pas en si joli chemin, que se passe-t-il? Et toi, comment te sens-tu? Ah, nous sentons, nous, à quel point cette réalité-là (réalité? mais oui, un jour peut-être, un jour sans doute!) te colle à la peau! A quel point tu en es déjà le maître...

     "Les uhlans se massent au fond du village et tout à coup chargent bride abattue [comme qui dirait "sans condom"] Grand Dieu! [Eh oui, il fallait s'y attendre : ça jouit tous azimuts!] Un océan de projectiles traverse la rue [La rue?... Où ça?... Ah oui, c'est bien ce que nous pressentions...]. Et les uhlans détruits restent à terre. En même temps, dans un élan suprême [Décidément, il pense à tout, ce bougre de Charles!], nos petits soldats se ruent à la baïonnette. Ah! qu'elle était belle la charge. [Mais oui, c'est bien sûr]. Comme les coeurs bondissaient dans les poitrines [Des amants d'un jour]. C'était la fin [C'est effectivement ce que nous avions compris]. Le général Steinmetz [Le cocu de l'Histoire, quoi], écrasé, donna l'ordre de la retraite, et nos soldats occupèrent cette position ruisselante du sang de leurs frères."

       Bravo, Charles, maintenant tu peux te rhabiller : nous savons ce que nous voulions savoir.

     Michel J. Cuny

 

Posté par cunypetitdemange à 18:40 - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags :

02 août 2013

8. Quand un tyrannosaure poétise

     Retrouvons le gentil Charles en 1908. Il a dix-huit ans, et il poétise. Il le fait en anagrammisant un tout petit peu son patronyme. Le voici donc devenu Charles de Lugale, comme si nous devions pénétrer avec lui dans les délicieux mystères de l'amour courtois, ce qui serait bien de son âge. Malheureusement,  nous ne disposons que d'un seul de ses poèmes ; il est intitulé "Je voudrais!...", et lorsque Charles veut, et veut une fois pour toutes, que peut-il vouloir ?

     "Quand je devrai mourir, j'aimerais que...

     Notre Charles serait-il déjà occupé à rédiger son testament ? Ou bien, ne pourrait-il aimer qu'en présence de sa mort ? En quelque sorte, selon lui, aimer serait-ce se voir mourir ? Faisons un pas de plus...

     ... j'aimerais que ce soit
     Sur un champ de bataille...

     Allons bon, il y tient, le gaillard! On imagine même tout de suite le truc sur la tombe de Charles de Lugale : "Mort pour la France." C'est beau, à dix-huit ans, d'être ainsi prêt à faire le sacrifice de sa si jeune vie., au lieu que d'aller mourir d'amour ainsi qu'il arrive à des Roméo et autres Juliette!... Vas-y, Charles, montre-nous la vraie route de l'amour de la France...

     "Sur un champ de bataille ; alors qu'on porte en soi
     L'âme encor tout enveloppée...

     L'âme!... Mais oui, l'âme!... Sans quoi le corps, etc. Voilà un jeune homme, Charles, qui a vraiment l'âme pure!... Tiens bon, mon garçon, dis-nous de quel bois est faite ton âme tant pure que, déjà, elle fait naître une larme au coin de l'oeil du vrai patriote...

     L'âme encor tout enveloppée
     Du tumulte enivrant...

     "Enivrant"!... Pardon, Charles... Le tumulte enivrant... du bromure ?... Oh, douleur!... Oh, sainte inquiétude!... Ne te trompes-tu pas de mot ? Aurions-nous mal entendu, mal recopié? Charles : tu nous crucifies, mon petit double-mètre!...

     Du tumulte enivrant que souffle le combat,
     Et du rude frisson que donne à qui se bat
     Le choc mâle et clair de l'épée.

     Pour vraiment s'envoyer en l'air, pas d'alcool, pas de fille, chez Charles de Gaulle de Lugale : rien que la guerre dans l'intensité folle de meurtres par milliers au profit de qui, de quoi?  Mais c'est lui qui va nous le dire, ce tyrannosaure en herbe dont la vie entière allait entraîner la mort d'un peu plus de deux millions d'êtres humains...

     J'aimerais que ce soit, pour mourir sans regret...

     "Sans regret", c'est dit, d'avance...

     Un soir où je verrais la Gloire à mon chevet
     Me montrer [à moi, rien qu'à moi, évidemment] la Patrie en fête,
     Un soir où je pourrais, écrasé sous l'effort,
     Sentir passer, avec le frisson de la Mort
     Son baiser brûlant sur ma tête [et rien que sur la mienne, bien sûr].

     En tant qu'elle est une affaire d'une horreur sans mesure, la guerre, par le spectacle qu'elle offre à l'imagination de Charles de Gaulle jeune, est la source d'une jouissance surhumaine, à l'occasion de laquelle l'ensemble de sa personne éclate dans des dimen-sions surpragalactiques (enjambement de la mort par le héros) jusqu'à devoir l'entraîner lui-même, un jour aussi lointain que possible, jusqu'au terme dernier : sa propre mort. Pour que cet aboutissement ait la densité maximale, il faut en effet que la comptabilité qui mesurera l'intensité du baiser brûlant que dame Gloire viendra déposer sur la tête de Charles (si ce n'est ailleurs) ait pu se déployer aussi largement que possible.

     Nous y sommes aujourd'hui, avec cette France à genoux devant son maître, le tyrannosaure De Gaulle...

     Ainsi est-il grand temps d'en revenir et d'aller briser ces Tables de la Loi en quoi consiste la Constitution guerrière de 1958-1962.

     Michel J. Cuny

Posté par cunypetitdemange à 14:11 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

03 août 2013

9. Charles de Gaulle (1913) : "Vous n'êtes plus maintenant des hommes ordinaires".

     Ayant suffisamment taquiné la muse Guerre du bout de sa plume (sic!) de grand adolescent, notre homme a donc décidé de faire carrière dans les armes. En 1913, il a vingt-trois ans, il est lieutenant... et voilà que ça commence effectivement à sentir la poudre...
    
Alors, cette gloire, où ce qu'elle est?... Du côté des officiers, on s'active.
    
Et les candidats à être tués ou grièvement blessés, où ce qu'ils sont ? Dans la vague des jeunes recrues que fournit l'obligation du service militaire (amateur?) dont la durée est alors de deux ans.
     Comment transforme-t-on cette chair à canons, c'est-à-dire la matière première brute, en instrument préparé au combat à la vie et à la mort, et docile aux ordres des chefs petits, moyens, grands et très grands, voire démesurés ? En lui tenant des discours qui ne peuvent ni ne doivent s'embarrasser de fioritures.
     Charles de Gaulle n'est bien sûr pas tout seul à faire cet étrange travail. Cependant, ainsi que l'explique l'éditeur de ses "Lettres" - et plus précisément, paraît-il, son fils Philippe : "On peut considérer ce texte comme le premier "discours" de Charles de Gaulle." (page 59)

     Or, nous sommes ici dans un régiment d'infanterie, le 33ème : piétaille à l'état brut, pour un lieutenant quelque peu décalé dans cet univers du trouffion de base, puisque, pour sa part, il est décidé à mourir glorieux au beau milieu du "tumulte enivrant que souffle le combat, et du rude frisson que donne à qui se bat le choc mâle et clair de l'épée"... De l'épée, au 33ème régiment d'infanterie, il n'y en a guère... Car cette sorte de joujou est plutôt réservée, comme nous l'avons vu, aux adeptes du drapeau blanc.

     Ainsi, formée ou pas, la chair à canons reste de la chair à canons. Il va donc falloir, en ne compliquant inutilement ni le vocabulaire ni la grammaire, lui mettre les points sur les "i" en guère plus de trois coups de cuillère à pot.

     A toi de jouer, Charles :

     "Vous voilà arrivés au régiment. Vous n'êtes plus maintenant des hommes ordinaires : vous êtes devenus des soldats, des militaires." (page 59)

     Qu'est-ce à dire ? Sinon que le soldat, en tant que soldat, ne s'appartient plus.  Or, pour comprendre jusqu'où cette désappropriation peut aller, il est recommandé de se tourner vers l'un des pères fondateurs de l'économie de marché, John Locke (1632-1704), qui pose, dans une clarté remarquable, le problème des rapports que la guerre entretient avec la propriété privée :

     "Le salut de l'armée, qui doit assurer celui de la république entière, exige l'obéissance absolue aux ordres de tout officier de rang plus élevé, et quiconque désobéit ou réplique aux plus dangereux ou aux plus déraisonnables d'entre eux mérite la mort ; pourtant, nous le voyons, le même sergent qui pourrait donner à un soldat l'ordre de progresser jusqu'à la gueule d'un canon, ou de rester posté sur une brèche, où sa mort est presque certaine, ne peut pas commander à cet homme de lui remettre un seul centime de son argent ; d'autre part, le général peut le condamner à mort pour avoir abandonné son poste, ou pour avoir désobéi aux ordres les plus désespérés, mais tout ce pouvoir absolu de vie et de mort ne lui permet pas de disposer d'un quart de centime des biens de ce soldat, ni de saisir le plus insignifiant des objets qui lui appartiennent ; alors qu'il pourrait lui donner n'importe quel ordre et le faire pendre à la moindre désobéissance."

     Faudrait-il croire que, dans un contexte de guerre, la propriété ne fasse valoir son caractère souverain que dans la poche du petit soldat inconnu ? 

     Michel J. Cuny

 

Posté par cunypetitdemange à 18:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

10. Comme un jeune coq dressé sur ses ergots

     Du haut de ses vingt-trois ans et de sa très ample suffisance, le lieutenant De Gaulle n'y va pas par quatre chemins :

     "Ça a été le conseil de révision, puis l'ordre d'appel, puis l'arrivée au régiment, et vous voici. Mais vous êtes-vous déjà demandé pourquoi?" (page 59)

     Oh, la jolie baffe dans la gueule du bon peuple!... Mais, voyons, ces gars-là ne se sont jamais rien demandé. Il ne s'y trouve qu'un ramassis de brutes épaisses, mon lieutenant...

     Mais laissons-là ce blanc-bec d'officier débutant, et considérons que nous sommes ici en présence d'une majorité de jeunes hommes issus de la partie agricole ou villageoise de la population. En nous renseignant un tout petit peu, nous allons découvrir tout autre chose que ce que la pauvre intelligence de Charles de Gaulle peut atteindre...

     En 1904, neuf ans plus tôt, d'éminents juristes avaient été conviés à rédiger le Livre du Centenaire du Code civil de 1804. A noter que celui-ci avait nommément été conçu pour être le code de la... propriété. Dix ans avant le déclenchement de la première guerre mondiale, Albert Sorel , à qui la préface du Livre du Centenaire a été confiée, saisit l'occasion qui lui est offerte de décrire les conséquences politiques et psychologiques induites, sur toute une partie de la population française, par la division, durant les dernières années du développement de la Révolution de 1789, de la propriété d'origine ecclésiastique et aristocratique :

     "Le paysan connaît la loi, il la révère, parce que la loi c'est la garantie de la jouissance et de la transmission de la terre, de sa terre, de sa propriété."

     La suite va nous donner une chance de mieux comprendre, alors que les ouvriers étaient assez généralement maintenus dans les usines, l'acharnement mis par le "poilu" d'origine majoritairement rurale à défendre pied à pied la tranchée et tout ce qui s'y rattache. Dix ans avant, déjà :

     "Il énumère les pièces de la dot, il raisonne des partages; il connaît les noms et sobriquets de chaque pièce, il en connaît l'histoire, d'où ce morceau vient, par mariage, succession ou vente, et quelle vente, licitation libre, licitation forcée, placement pour les uns, déconfiture pour les autres. C'est toute sa morale en action, sa "sociologie" naturelle. Il l'enseigne à ses enfants comme on enseignait aux rois l'histoire de leurs généalogies, de leurs héritages et de leurs prétentions ; et avec chaque champ, les litiges qu'il comporte, ses mitoyennetés, ses servitudes, le régime de ses eaux et de ses passages, les conflits anciens et toute leur chronique ; les temps d'autrefois et leurs charges, l'affranchissement, la conquête, les longues convoitises sur les pièces d'alentour, car tout paysan connaît les patientes entreprises, les longs projets et les entêtements de convoitise ; il guette la saisie de l'un, la décrépitude de l'autre, il calcule sur la maladie, les hérédités, les vices mêmes ; il a, pour son bien, des morceaux dispersés à rassembler, des droits à réclamer, des limites naturelles à atteindre, et comme on dit aujourd'hui, des sphères d'action et des arrière-pays où s'étendre."

     Allons un tout petit peu plus loin encore dans les explications que fournit Albert Sorel - en 1904, il faut le rappeler :

     "La patrie, pour lui, n'est que sa terre prolongée dans la grande terre des autres et de tout le monde, et c'est toujours sa terre, indéfiniment étendue, cette patrie que l'on n'emporte point à la semelle de ses souliers ; la perdre, c'est perdre tout, "perdre pied" comme on dit, sombrer et s'abîmer." (consulter le fichier Code_civil)

     Ainsi, nous le voyons, nul besoin de repartir de zéro avec ces hommes-là, en leur lançant à la face ce si méprisant : "Vous voici. Mais vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ?"

     Admettons cependant qu'il ne s'agissait que d'une faute de jeunesse. Voyons si la suite ne sera pas meilleure.

     Michel J. Cuny

 

04 août 2013

11. La France, notre mère à tous

     Mal placé pour faire dans la dentelle, le lieutenant Charles de Gaulle développe à grands traits, devant les jeunes recrues qui lui sont confiées, l'argumentation qui doit parvenir à justifier l'éventuel prochain bain de sang qui pourrait le hisser lui-même sur les toutes premières marches de l'escalier de la gloire :

     "La France est une nation. Mais est-elle seule nation dans le monde ? Non! Il y a d'autres nations : l'Allemagne, l'Angleterre, voilà d'autres nations. Eh bien! Toutes ces nations-là ne demanderaient pas mieux que de nous envahir pour nous conquérir, c'est-à-dire nous empêcher de parler français, enlever nos libertés." (page 59)

     Nations... Sans faire plus de détails que notre conférencier, notons qu'il n'en aura retenu que trois : la France, l'Angleterre et l'Allemagne, et qu'il est essentiel de remarquer qu'il s'agit là d'Etats impérialistes aussi répandus dans le monde qu'il est possible, et, en particulier, en Afrique, pour ne parler que de ce continent. Ce sont donc des Etats qui sont eux-mêmes des spécialistes de ce que De Gaulle dénonce ici, et qui sont en passe de s'affronter en particulier pour régler la question coloniale...

     "Alors qu'est-ce qu'a fait la France pour se défendre, pour garder ses champs, ses villages, ses villes et tout le reste : elle s'est donné une armée, elle a décidé que ses enfants viendraient la servir tous chacun leur tour, et vous voilà." (pages 59-60)

     Evidemment, il serait assez difficile de donner une identité plus précise à cette France qui est donc notre mère à tous. Mais peut-être nous rapprocherons-nous d'une certaine vérité en parlant plutôt de l'Etat français : c'est-à-dire de l'instrument de coercition qui peut envoyer ses gendarmes pour se saisir des conscrits récalcitrants.

     Remarquons aussi qu'il s'agit de défendre "ses champs, ses villages, ses villes et tout le reste"... C'est-à-dire ?... Au printemps 1914, le secrétaire général du Comité des Houillères, Henri de Peyerhimhoff, prononçant une conférence devant d'anciens élèves de l'Ecole des Sciences politiques, déclarerait, lui :

     "Le temps n'est plus où nous étions seuls avec les Anglais pour financer le monde : il faut compter avec beaucoup d'autres. Avec les Allemands d'abord... Ils ont déjà le pas sur tous pour l'électricité et les produits chimiques ; pour la navigation, ils disputent ardemment aux Anglais un rang auquel nous n'avons plus dès longtemps l'espérance de prétendre. Avec les Belges, les Hollandais, les Danois, les Italiens, les Autrichiens... Voici enfin les Américains du Nord [...]. Dans ce conflit, sur quoi pouvons-nous compter? Sur nos capitaux... mais c'est une force fragile lorsqu'elle n'est pas appuyée sur les autres. Notre argent travaillera pour notre Empire, dans la mesure où notre Empire saura défendre notre argent..." (voir Le_feu_sous_la_cendre ?)

     Le catalogue est ici mieux fourni : n'est pas ancien élève de l'Ecole des Sciences politiques qui veut. Mais notre France, ne serait-ce pas, d'abord et avant tout, leurs capitaux ?

     Michel J. Cuny

Posté par cunypetitdemange à 15:21 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

05 août 2013

12. Quand De Gaulle (sans le savoir?) entretient la farce de l'indemnité de cinq milliards (1871 et 1872)

     Très vite, De Gaulle fait aux jeunes recrues qu'on imagine très attentives un résumé simplifié du dernier épisode :

     "Vous savez qu'en 1870 par exemple, l'armée française n'était pas très forte, n'était pas assez nombreuse. Aussi qu'est-il arrivé : les Allemands nous ont attaqués. Ils nous ont vaincus. Ils ont envahi notre territoire, ils nous ont pris deux provinces, l'Alsace et la Lorraine, et 5 milliards d'argent." (page 60)

     C'est effectivement quelque chose qui n'a guère pu leur échapper : ils auront tous vu, dans les écoles primaires de la République française, cette carte de France où venaient se découper les provinces perdues. Quant à l'affaire des cinq milliards, elle les a sans doute moins frappés : mais elle est très parlante pour eux comme pour quiconque. Ils n'auraient cependant pas tort de se méfier de l'évidence qu'elle paraît comporter... Entrons dans quelques détails...

     Cette somme de cinq milliards a été acquittée grâce à l'émission de deux emprunts. Le premier, de 2,2 milliards, a été massivement souscrit, la somme finalement recueillie étant de près de 5 milliards. Quant au second, pour 3,5 demandés, il en obtint 43,8!... C'est que le taux d'intérêt (6 %) fixé par Thiers, le bourreau de la Commune de Paris, était plus que substantiel. A quoi s'ajoutait un petit supplément que le même homme nous présente ainsi :

     "J'acceptai la proposition que nous firent les plus puissantes maisons de banque de Paris, de garantir la souscription du second milliard moyennant une commission de vingt et quelques millions. [...] [Certes], le prix m'avait d'abord paru excessif [...] [C]ette combinaison avait encore un autre avantage : celui d'intéresser les banques à notre succès." (M. J. Cuny - F. Petitdemange, "Le Feu sous la cendre", Ed. Cuny-Petitdemange, 1986, pages 346-347)

     Le succès du premier emprunt avait d'ailleurs suscité des vocations jusque dans quelques pays étrangers, de sorte que lors de la préparation de l'émission du second, le Crédit Lyonnais reçut cette supplique d'un banquier autrichien :

     "Nous avons la conviction que vous nous ferez jouir des avantages dont votre banque jouira elle-même. Nous ne voulons pas laisser passer cette opération colossale sans y tremper un peu les doigts... Il ne peut pas y avoir grande chance de perte, à moins d'un nouveau gâchis de communards, qui serait bientôt réprimé." (Idem, page 347)

     Les communards?... Redonnons la parole au tout jeune lieutenant De Gaulle :

     "Et puis la France n'a pas seulement à craindre les ennemis de l'étranger. Il y a souvent à l'intérieur même du pays des gens qui ne cherchent qu'une occasion de causer du désordre, d'empêcher les bons citoyens de vivre tranquilles. L'armée française sert aussi à maintenir l'ordre en France, et à faire respecter les lois." (page 60)

     Ne serait-ce que pour pouvoir payer bien régulièrement le principal et les gros intérêts à ce banquier autrichien et à l'ensemble de ses clientes et clients de même nationalité... Ne cherchons toutefois pas plus loin : ce serait trop ignoble.

     Michel J. Cuny

07 août 2013

13. La guerre : une occasion de jouissance à ne surtout pas manquer

     Rien que sur la question des 5 milliards, nous avons déjà pu vérifier à quel point "notre France" peut être téléguidée par "leurs capitaux". Mais il s'agit d'engager les appelés du service militaire obligatoire à offrir leur santé et leur vie pour un fantasme bien constitué. Le voici, de la bouche même de Charles de Gaulle, 23 ans :

     "La France est bien belle et bien bonne, allez, nous le verrons ensemble un de ces jours, et elle vaut bien la peine qu'on la défende." (page 61)

     Il s'agit donc de se réunir pour une aventure dont le but porte un nom tout ce qu'il y a de plus précis. Ce mot de la fin, notre grand lieutenant nous le donne :

     "Et si c'est pour cette année, eh bien! j'en suis sûr, ce sera la victoire." (page 61)

     Nous sommes, rappelons-le, en 1913. Comme si, dès ce moment-là, il n'y avait plus qu'à attendre l'élément déclencheur qui permettra de conduire la France à la victoire. De Gaulle y insiste, d'ailleurs :

     "Et qui sait si cette année-ci ne sera pas précisément décisive pour l'avenir de la Patrie? Je n'ai pas besoin de vous dire que plus que jamais la situation extérieure apparaît complexe et menaçante. Pensons que la victoire de demain peut-être dépend de chacun de nous. N'oublions pas que c'est de nos oeuvres que sera pétri l'Avenir." (page 61)

     En attendant, c'est le passé qui aura pétri la situation du moment. C'est donc au passé qu'il va s'agir de porter remède, en engageant le futur. Entrons donc dans le vif du sujet :

     "Je suppose que la guerre est déclarée." (page 63)

     Nous n'attendons, tous, que cela, et alors, mon lieutenant ?...

     "L'armée française veut quelque chose : entrer en Allemagne et reprendre les provinces volées en 1870 l'Alsace et la Lorraine et les 5 milliards d'argent. L'armée allemande veut quelque chose aussi : envahir la France et lui prendre d'autres provinces encore et d'autres milliards après avoir saccagé nos campagnes et brûlé nos villes selon son habitude." (page 63)

     Globalement, c'est donc bien une affaire de propriété. D'être Français ou Allemands, cela ne veut, bien sûr, pas dire : être dans un rapport égalitaire avec ses concitoyens relativement à la propriété des moyens de production et d'échange. Cela signifie, pour autant que les conditions d'âge, de capacité physique, etc., s'y prêtent : faire son service militaire, et, à l'occasion, faire la guerre jusqu'à ce qu'éventuellement la mort s'en suive... N'oublions cependant pas ce que Charles de Gaulle en a lui-même rêvé :

     "... (le) tumulte enivrant que souffle le combat,
     Et (le) rude frisson que donne à qui se bat
     Le choc mâle et clair de l'épée." (page 50)

     La mort à la guerre se distingue donc de la mort à l'abattoir. C'est un élément qu'il ne faudrait pas perdre de vue, surtout parce que, comme nous le savons, la guerre concerne, avant tout, des jeunes hommes, c'est-à-dire des êtres humains tout juste embarqués vers les manifestations les plus passionnantes et les plus vigoureuses de ce que j'appellerai ici de façon massive : l'instinct génésique. Ce qui reproduit la vie (française, si l'on est français).

     Dans la guerre, il n'y a donc pas que les capitaux qui jouissent... D'être "propriétaire" d'un corps, cela comporte de trouver les situations dans lesquelles il s'agira de le faire jouir : l'affrontement à la mort est évidemment l'une des plus palpitantes, surtout parce que la guerre offre la possibilité (mais non, le devoir!) de tuer, c'est-à-dire de renverser le prix à payer pour jouir de soi sur la santé et la vie d'autrui (allemande, si cet autrui est allemand).

     Laissons la conclusion au petit grand Charles :

     "L'armée française a une volonté, l'armée allemande en a une autre. Elles vont combattre. Le combat sert à faire ce que l'on veut et à empêcher l'ennemi de faire ce qu'il veut. C'est pour cela que la théorie dit : Le combat a pour but de briser par la force la volonté de l'adversaire." (page 64)

    Et de faire valoir sa jouissance au détriment de la jouissance d'autrui (qui vire aux plus cruelles souffrances : mais jouis donc, toi, l'ennemi, qui saignes et qui meurs!)

     Michel J. Cuny

14. 1870 : la prise de l'Alsace-Lorraine par la Prusse... Pour quelles raisons ?

     En 1913, notre cher lieutenant Charles présente aux jeunes recrues la guerre qui semble pointer le bout du nez, et il le fait sous l'angle connu d'une revanche à propos, en particulier, de la perte de l'Alsace-Lorraine, qui a eu nécessairement, pour le peuple français, un caractère de blessure narcissique grave.

     Est-il possible, d'ailleurs, de comprendre pourquoi, en 1870, la Prusse avait décidé de se saisir de cette part substantielle, et symboliquement très parlante, du territoire français ?

     Pour apporter une réponse significative, qui a le mérite d'avoir été formulée dès avant la défaite française et lorsque le bruit a commencé à se répandre d'une annexion possible de l'Alsace-Lorraine par le vainqueur annoncé, je me référerai à la Corres-pondance échangée par Karl Marx et Friedrich Engels, ainsi que je l'ai mise en scène dans la quatrième partie des "Entretiens avec Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Ilitch Lénine" (Editions Paroles Vives, 2008, pages 127-128)

     Outre les deux principaux protagonistes, j'y fais intervenir un militant de mon invention, Anselme Egrelienx (anagramme de MarxEngelsLénine), dont j'ai dû, bien sûr, inventer totalement les propos. Par contre, j'y insiste, les phrases prononcées par Marx et Engels, qui apparaissent ici parce que je les ai choisies, se trouvent inté-gralement dans leur Correspondance, et à l'époque indiquée (fin août 1870). Lisons :

     F. Engels : Tout le discours de Guillaume laissait entendre qu'on spéculait sur une révolution et qu'on ne voulait pas pousser les choses à l'extrême. En revanche, on assiste actuellement à une sorte de délire en Allemagne, et on revendique partout à corps et à cri l'Alsace et la Lorraine.
     K. Marx : L'Alsace-Lorraine semble être convoitée par deux milieux, dans la camarilla prussienne et chez les patriotes de café du commerce sud-allemands. Ce serait le plus grand malheur qui puisse frapper l'Europe et plus spécialement l'Allemagne.
     Anselme Egrelienx : Quels sont leurs arguments ?
     K. Marx : La camarilla militaire, le corps professoral, le philistin et le politicien de brasserie prétendent que c'est là le moyen de protéger pour toujours l'Allemagne d'une guerre avec la France.
     F. Engels : C'est au contraire le moyen le plus éprouvé de faire de cette guerre une institution européenne. (Souligné par Engels)
     K. Marx : C'est en effet le moyen le plus sûr de perpétuer dans l'Allemagne rajeunie le despotisme militaire comme nécessaire au maintien d'une Pologne de l'Occident - l'Alsace-Lorraine. C'est le moyen le plus infaillible pour l'Allemagne et la France de se ruiner en s'entre-déchirant. (C'est Marx qui souligne)
     F. Engels : Les crapules et les bouffons qui ont découvert ces garanties de la paix éternelle devraient savoir de par l'histoire prussienne, par le remède de cheval napoléonien du traité de Tilsit, que de telles mesures de violence pour réduire au silence un peuple parfaitement viable n'ont pour effet que le contraire du but visé.

     Diagnostic établi avec plus de quarante années d'avance : 1870-1914!... Ce qui devrait mettre la puce à l'oreille de celles et de ceux qui croient ne surtout pas devoir ouvrir les livres de Marx, d'Engels, et pourquoi pas, de Lénine...

     Michel J. Cuny

Posté par cunypetitdemange à 17:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

08 août 2013

15. Lieutenant Charles de Gaulle (1913) : "Et les blessés faut-il les secourir ? Non!"

     Dans le cadre de la gestion des intérêts de "notre France" entendue comme le fantasme qui doit masquer "leurs capitaux", il n'est plus possible de hisser le "drapeau blanc" quand c'est la piétaille qui affronte la piétaille. Le si bel élan, qui se laisse déterminer par l'instinct "génésique" de la mort d'autrui pour enflammer sa propre force de pénétration, nécessite un "Pas de quartier!" à retourner contre tout ce qui pourrait l'entraver.

     Reprenons les éléments de départ du discours d'un candidat au généralat en chef des armées françaises en 1913 :

     "Enfin j'ai dit que le Soldat devait montrer de la camaraderie de combat. Il faut se soutenir l'un l'autre, on vous montrera bientôt que les tirailleurs combattent 2 par 2. Les deux qui combattent ensemble ne se quittent pas. Ils s'appellent des camarades de combat. Ils sont là pour s'aider l'un l'autre et se soutenir. Ça c'est la solidarité." (page 65)

     Alors, cha chè bien! Mais il y a mieux, et beaucoup mieux, en matière de solidarité. À toi de jouer, Charles :

     "Et les blessés faut-il les secourir ? Non! Et s'il ne faut pas les secourir ce n'est pas par cruauté pour eux. Non! Si à chaque blessé qui tombe, 3 ou 4 hommes se précipitent pour le ramasser et le conduire à l'ambulance, il ne restera bientôt plus personne au feu. Et alors ? Qu'est-ce qui gagnera la Victoire, ce ne sera pas les Français bien sûr, ce sera les Allemands." (page 65)

     Nous ignorons, bien sûr, quelles sont les instructions reçues par un jeune lieutenant de l'armée française telle qu'elle était en 1913. Ne fait-il que transmettre, sans modification, ce qu'on lui a ordonné de dire ? Ce serait contradictoire avec ce que le présentateur de ce document (Philippe de Gaulle?) a cru bon de souligner, et que j'ai rapporté précédemment : "On peut considérer ce texte comme le premier "discours" de Charles de Gaulle." (page 59) Il semblerait que lui y ait vu la "patte" de son père : agissons de même.

     Dès le paragraphe suivant, Charles le redit :

     "Quand on a des camarades blessés, le meilleur service à leur rendre c'est de gagner la Victoire bien vite. Alors on les soignera tout tranquillement et très bien!" (page 65)

     La formulation est, à l'évidence, des plus cavalières : la Victoire, aussi foudroyante soit-elle, ne va certainement pas survenir du jour au lendemain. Dans certains sports, il arrive que la victoire soit proclamée après une heure ou deux de confrontation. Mais, dans une guerre, à chaque jour suffit sa peine. Il faut s'alimenter, reconstituer ses repères, etc.

     En y réfléchissant un tout petit peu, nous en revenons à cette impression que nous a déjà donnée De Gaulle : la Victoire, tout comme la France, n'est qu'un fantasme qui, inséré dans le réel sous la forme d'une jouissance à ressentir de tout leur être, doit dynamiser les foules guerrières. Pour que cet appel à la jouissance reste opérant, il ne faut évidemment pas s'arrêter pour le moindre bobo : l'érection du désir de tuer n'en pourrait être que gravement perturbée, voire anéantie.

     Au surplus, il s'agit de ne pas permettre le moindre apitoiement. Il risquerait de déteindre sur l'application à l'ennemi de l'extraordinaire ivresse que produit, dans ce champ-là, le redoutable "Pas de quartier!".

     Un petit mot encore. Quelle idée pouvaient se faire De Gaulle et les ambitieux militaires de carrière qui l'environnaient de la dimension meurtrière que menaçait de prendre un éventuel conflit militaire engageant les principaux pays européens, dont la Russie? Pouvaient-ils imaginer qu'ils engageraient les recrues du service militaire obligatoire dans une véritable boucherie ? Ne pas s'arrêter pour les blessés du moment, ne serait-ce pas également ne pas se laisser arrêter dans l'offensive à tout prix, celle qui occasionne un maximum de pertes, et ceci, au long des jours, des semaines, des mois, etc. ?...

     Lisons ce que Friedrich Engels écrivait dès 1891, vingt-deux ans plus tôt :

     "Et ne voit-on pas quotidiennement suspendue au-dessus de notre tête, telle l'épée de Damoclès, la menace d'une guerre, au premier jour de laquelle tous les traités d'alliance des princes s'en iront en fumée ? D'une guerre dont rien n'est sûr que l'absolue incertitude de son issue, d'une guerre de race qui livrera toute l'Europe aux ravages de quinze à vingt millions d'hommes armés ; et si elle ne fait pas encore rage, c'est uniquement parce que le plus fort des grands Etats militaires est pris de peur devant l'imprévisibilité totale du résultat final." (Citation reprise des "Entretiens avec Marx, Engels, Lénine", Michel J. Cuny, Editions Paroles Vives, 2008, pages 235-236)

     Les milieux informés pouvaient-ils ignorer qu'il allait falloir une quantité considérable d'officiers supérieurs pour mettre en branle ces foules armées, et qu'il n'y aurait bientôt, pour les plus habiles ou les plus chanceux d'entre eux, qu'à se pencher un peu pour ramasser du galon et, éventuellement, des éclats de la Victoire par pleines brassées ? Allez, Charles, il faut y aller, mon grand!

     Michel J. Cuny

16. Enflammer qui ? Les autres!...

    "France" et "Victoire", voilà donc les deux fantasmes que l'armée française doit développer, au détriment de toute autre considération personnelle ou collective, dans l'esprit des jeunes recrues du service militaire obligatoire. Mais jusqu'alors, nous n'en étions qu'au b, a, ba, et avec des gens de peu de poids et d'esprit plutôt borné.

    Par chance, l'ami Charles va pouvoir ensuite aborder une couche sociale un peu plus relevée : celle des officiers subalternes, catégorie à laquelle il appartient en sa qualité de lieutenant. Voici, en 1913 toujours, la conférence qu'il prononce sur le thème du "patriotisme", c'est-à-dire de la voie qui conduit à... la "France" : son fonds de commerce, pour longtemps.

     "Il est impossible de nier, mes chers camarades, que s'il existe au monde des sentiments réellement généreux et désintéressés, le patriotisme en est le principal. Je ne pense pas qu'aucun amour humain ait jamais inspiré de plus nombreux et aussi de plus purs dévouements." (page 68)

     "Désintéressés", le mot est peut-être un peu déplacé dans une affaire d'amour... Et tout spécialement lorsqu'il feint d'avoir pour point d'ancrage la "France", et la gloire qui va avec son service. Pour ne prendre qu'un exemple dont nous savons qu'il tient particulièrement au coeur de Charles de Gaulle : "Quand je devrai mourir, j'aimerais que ce soit sur un champ de bataille..." Encore faut-il qu'il y ait une bataille, et quelques morts et blessés : la mise en scène de ce patriotisme représente déjà d'assez belles dépenses matérielles et humaines. Nous avons vu, par ailleurs que, pour que ça vaille le coût, il faut encore que s'y produise le "tumulte enivrant que souffle le com-bat" (autrement dit : faut que ça chauffe) et encore "le rude frisson que donne à qui se bat le choc mâle et clair de l'épée". Obus, s'abstenir!...

     Sera-t-on pour autant glorieux d'une participation unique à pareille fête. Bien sûr que non. Il faudra donc avoir survécu à une multitude de combats dans lesquels suffisamment d'autres hommes auront été tués ou blessés pour que cela ait tout de même de la gueule!... On voit d'ici les hôpitaux et les cimetières, les veuves et les orphelins, les maisons et les fermes détruites, les sols ravagés... Va falloir que la "France" y mette le prix...

     Bref, désintéressé, le Charles... Mais le passé nous est un bon garant, comme il le dit :

     "Je ne veux point rappeler les innombrables mérites des guerriers qui, depuis tant d'années, ont versé tout leur sang pour la plus noble des causes."

     "Causes" dont celle qui concerne sa propre personne est bien sûr l'une des parties prenantes. Mais la masse sera-t-elle au rendez-vous du dévouement le plus absolu et de la morale la plus élevée ? Redoutable question pour un vrai chef :

     "Dans toutes les sociétés où la valeur morale décroît, l'amour de la patrie s'émousse car il est impossible que, dans le coeur d'hommes corrompus, germe et se développe un sentiment capable d'enfanter des héros." (page 69)

     Pour rappel, le "héros", c'est celui qu'enivre le combat, et que fait frissonner le choc mâle et clair de l'épée ; c'est le Français que la vue de l'Allemand rend fou ; c'est cette meute française qui, en présence de l'ennemi, se précipite sur lui sans regarder, et le tue".

     Bon, alors, des gars "moraux" comme ceux-là, on n'en trouve plus ? C'est quand même emmerdant, lieutenant...

     "C'est l'histoire des Perses, des Egyptiens, des Grecs, de Rome même." (page 69)

     Que c'est donc beau, la culture!... Mais je vous en prie, lieutenant...

     "Pouvons-nous penser sans frisonner que demain peut-être ce sera celle de la France, si nous, qui représentons ce que la jeunesse a de plus enthousiaste et de plus généreux [N'ayons pas peur des mots!], si nous ne développons chaque jour dans nos âmes la foi sacrée du patriotisme, afin d'en enflammer les autres?" (page 69)

     Les "autres"?... Mais oui, car, sinon, va falloir faire le boulot tout seuls, etc..., laver sa culotte, faire sa popotte... on voit le tableau, général. Quant à la gloire, faudra repasser, évidemment. Ouh, la la, que nous sommes donc mal partis!

     Michel J. Cuny

Posté par cunypetitdemange à 18:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

09 août 2013

17. Charles de Gaulle (1913) : "Le patriotisme est une véritable foi"

     "Enflammer les autres" ne serait-ce pas développer dangereusement le "chauvi-nisme" ? s'inquiète le bon Charles, et de répondre :

     "Mais il faudrait encore savoir si l'on aimera jamais assez sa patrie, si l'on chérira suffisamment sa mère." (page 69)

     Tiens! que vient donc faire maman ici ? Non : ce n'est pas maman, c'est la mère patrie (de pater, le père)... Un peu phagocyté, le papa... Un peu à l'état de reste... et qui aurait changé de sexe... Charles, mon petit Charles, tu nous donnes du souci : explique-toi un peu plus clairement...

     "Et que l'on songe d'autre part que c'est cet ardent amour, jugé excessif par quelques-uns, qui a créé la France et qui l'a défendue depuis quatorze siècles. Il fallait bien que Vercingétorix, que Jeanne d'Arc, que Villars fussent des chauvins pour avoir accompli les exploits que l'Histoire nous a transmis ; [...]" (page 69)

     Stop! Je t'arrête, mon chéri. Pourquoi crois-tu que l'Histoire t'a transmis les "ex-ploits" de Vercingétorix, etc... Mais alors, mon bonhomme, il faut que tu tiennes aussi le plus grand compte des "exploits" de Barbe-Bleue, dont tu sais bien qu'il a pris son modèle chez l'ami de la Pucelle d'Orléans, Gilles de Rais. Alors, parle-nous encore des "exploits" de Blanche-Neige, du Petit Poucet, et retourne très vite à la nursery, retrouver ta petite maman...

     Allons, ne fais pas ta mauvaise tête, nous t'écoutons :

     "... et ce ne sont certes pas des sentiments patriotiques raisonnés et discutés qui dirigèrent le bras de Duguesclin ou de Bayard. Le patriotisme est une véritable foi, il ne peut s'accroître en discutant, on ne doit pas lui commander mais on a le devoir de lui obéir." (pages 69-70)

     Autrement dit, on se fout royalement des arguments de pacotille, du genre Vercingétorix, Barbe-Bleue, Jeanne d'Arc, Blanche-Neige, le Petit Chaperon Rouge, mais si ça doit marcher...

     Il importe d'ailleurs que toutes ces fariboles soient absolument invraisemblables : la raison humaine doit apprendre à déraisonner pour qu'enfin naisse la passion meurtrière. C'est bien vu, mon grand, très bien vu!... Pardon de te le dire aussi crûment : tu vas mobiliser de vrais régiments de couillons, avec ton truc!... Ils vont l'aimer, la France du temps des sucettes et de la morve au nez...

     "Mais, mes chers camarades, ce serait une grande erreur de croire qu'il suffit d'aimer sa patrie pour avoir rempli les devoirs qu'elle nous impose. L'amour de votre mère vous dispense-t-il de lui obéir et de la défendre ? Aussi n'est-il pas discutable que le citoyen doit accomplir les ordres que lui donne la nation qui l'a vu naître." (page 70)

     Chic, des ordres... auxquels on obéit aveuglément, par passion, pour la "France", sans jamais raisonner donc. Elle est belle, la démocratie!... des couillons.

     Michel J. Cuny

18. Faut-il en rire ou en pleurer ?

     En parlant joyeusement de "couillons", il ne faut pas oublier que nous sommes, toutes et tous, les enfants, ou les petits-enfants, et au-delà, de cette "couillonnerie" qui nous vient de très loin, et qui ne cesse de nous étreindre aujourd'hui encore. C'est ce que nous allons voir ici de façon succincte, mais qui se trouve détaillée dans le livre que Françoise Petitdemange et moi-même avons publié en 1986, aux Editions Cuny-Petitdemange : "Le Feu sous la cendre - Enquête sur les silences obtenus par l'ensei-gnement et la psychiatrie".

     En 1870-1871, pour ressaisir un pouvoir qui lui avait déjà en grande partie échappé, la bourgeoisie française, à travers la personne d'Adolphe Thiers, s'est entendue avec l'envahisseur prussien pour faire libérer une partie des soldats français qui avaient été faits prisonniers, et les utiliser à l'écrasement, dans des flots de sang, d'hommes, de femmes et d'enfants du peuple qui présentaient le redoutable démérite de se battre pour que la France ne plie pas devant la Prusse, et ne soit pas amenée à ce qui s'annonçait : la saisie de l'Alsace-Lorraine. Contre la cession de ces deux provinces, la bourgeoisie française a donc obtenu de réinstaller sa domination et d'institutionnaliser la guerre européenne, ainsi que l'ont souligné  Karl Marx et Friedrich Engels, à l'époque même.

     Il s'agissait, dès lors, pour la prétendue république française, de préparer la "Revanche" : objectif inscrit dans toutes les écoles primaires en particulier, avec cette carte au mur, une carte qui criait, à longueur d'année scolaire, la blessure dont souffrait la dame "France" dans l'angle en haut et à droite de son hexagone.

     Bien sûr, De Gaulle n'est pas l'inventeur des fariboles sur lesquelles il prétend s'appuyer. Il est lui-même fils de "La réforme intellectuelle et morale" (1871), ce livre essentiel d'Ernest Renan (1823-1892), qui ne doit cependant pas faire oublier son alter ego, "Les dialogues philosophiques" (1871 aussi), où nous lisons, avec une certaine surprise mêlée, peut-être, de pas mal de colère :

     "[...] le but poursuivi par le monde, loin d'être l'aplanissement des sommités, doit être au contraire de créer des dieux, des êtres supérieurs, que le reste des êtres conscients adorera et servira, heureux de les servir. [...] L'essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est une condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s'arrête pas devant de tels soucis ; elle sacrifie des espèces entières pour que d'autres trouvent les conditions essentielles de leur vie. [...] Qu'importe que les millions d'êtres bornés qui couvrent la planète ignorent la vérité ou la nient, pourvu que les intelligents la voient et l'adorent ?" "Le_feu_sous_la_cendre__2", un clic ? (page 318)

    15 millions de soldats en Europe, a prédit Friedrich Engels, dès 1891... En 1913, la question principale, en France, ne peut qu'être : certains ne vont-ils pas se souvenir de ce qu'a été la dernière guerre, et se remémorer le retournement de la bourgeoise contre son propre peuple ?

     C'est donc bien le moment de parler de la "France" (rien que bourgeoise) et de Jeanne d'Arc, de Blanche-Neige, et de je ne sais quels Fripounet et Marisette... Vas-y, Charles, fais chauffer la colle!

     Michel J. Cuny

19. Une bourgeoisie française prête à tout, et surtout au pire

     La dernière citation reprise de Charles de Gaulle affirmait que "le citoyen doit accomplir les ordres que lui donne la nation qui l'a vu naître". Bien sûr, toute personne présente sur le territoire français doit obéir à la loi française. Et pas seulement les "nationaux". Pourquoi le jeune lieutenant restreint-il ainsi la cible de son propos ? Parce qu'il pense à sa boutique : l'armée française. La suite le montre aussitôt :

     "Qu'il me suffise de réaffirmer que refuser d'obéir aux lois c'est compromettre, dans la plus large mesure qui soit donnée à l'homme de le faire, la sécurité de ses semblables et le bien de ses concitoyens." (page 70)

     Et la confirmation, la voici :

     "[...] s'il est une obligation nécessaire et dont la négation entraîne aussitôt celle de tout patriotisme, c'est bien celle du service militaire." (page71)

     Rappelons la plaie ouverte de l'Alsace-Lorraine, et voyons le double langage dont elle aura été l'objet : nous comprendrons mieux comment la bourgeoisie a préparé la pâte citoyenne - filles et garçons - tout en gardant son quant-à-soi relativement au patriotisme qu'elle a tant oeuvré à exalter.

     Pour cela, ouvrons "Le Feu sous la cendre" aux pages 324 et suivantes :

     "D'un culte on est en effet passé à un autre. À propos du cours de morale pour la classe enfantine, le journal l'Instruction primaire du 13 janvier 1884 rappelle aux institutrices cette consigne : « Nous vous demandons de former, dans la véritable acception du mot, des citoyennes, des Françaises, sachant accorder leur estime aux vertus civiques, laissant vibrer leur coeur aux sentiments généreux, éprises de l'héroïsme, inquiètes des défaillances, prêtes, enfin, le jour venu, à confondre dans une même pensée ce culte : le drapeau, et cette religion : la patrie. »
       Comme conclusion à la mise en place du patriotisme, on peut alors citer un exercice de rédaction pour le cours élémentaire, daté du 16 août 1884 : « Un bon Français. Composition - canevasÀ l'hôpital de Toulon, un jeune sergent subit une amputation pour une blessure subie au Tonkin. Le blessé se réveille, regarde la plaie : "Il vaut mieux cela que d'être prussien", dit-il. Le sergent était de Metz. »"

     Du travail d'orfèvre : Un soldat originaire de la Lorraine amputée est amputé, à Toulon d'où l'on embarque pour l'Extrême-Orient, pour une blessure coloniale. Où commence et où s'arrête la France pour laquelle il est question de saigner ? Dès le temps du cours élémentaire...

     Evidemment, on dira : c'est de bonne guerre (sic!), nous sommes tous français, etc.

     Propos tout ce qu'il y a de plus "couillon", comme le démontre l'explication que Renan fournissait, en catimini, à la belle et bonne bourgeoisie française, dès le lendemain de l'écrasement de la Commune de Paris. Nous la découvrons à la page 322 du "Feu sous la cendre" (qui court, lui, de la fin du moyen-âge jusqu'à l'arrivée au pouvoir de l'inénarrable François Mitterrand) :

      "Car si Renan parle tant de la nation et de la patrie, il n'avait pas hésité à écrire, dès le lendemain de la perte de l'Alsace-Lorraine : « Si la Prusse réussit à échapper à la démocratie socialiste, il est possible qu'elle fournisse pendant une ou deux générations une protection à la liberté et à la propriété. Sans nul doute, les classes menacées par le socialisme feraient taire leurs antipathies patriotiques, le jour où elles ne pourraient plus tenir tête au flot montant, et où quelque Etat fort prendrait pour mission de maintenir l'ordre social européen. »"

     Et voilà le discours subliminal qui a décidé de la défaite de 1940 : la place de Hitler - l'Etat fort européen - y est même prévue!

     Michel J. Cuny

20. La guerre : un merveilleux moment de spéculation financière!

     L'affaire du service militaire obligatoire étant réglée, De Gaulle passe à la suite :

     "D'un tout autre genre, moins noble d'aspect mais d'autant plus méritoire, est l'obligation où se trouve chaque citoyen de payer l'impôt." (page 71)

     Sur le coup, nous sommes légèrement étonnés de voir notre petit lieutenant débouler sur ce terrain de la fiscalité. Serait-il en passe de sombrer dans le camp des "parta-geux" ? Voyons la suite :

     "Il faut songer que le refus de l'impôt entraînerait dans un délai très bref le vide absolu du Trésor public et, par conséquent, la ruine soudaine du crédit de la France. Que deviendraient, sans argent, tous les services administratifs et surtout à quels expédients en serait réduite la Défense nationale ? Refuser l'impôt, c'est arracher le pain de la bouche de nos soldats et les armes des tourelles de nos forteresses. C'est aussi ruiner de fond en comble toute une catégorie de citoyens qui dépendent de l'Etat et qui, tout en étant fréquemment inutiles, ne sauraient être privés du jour au lendemain des moyens de vivre. C'est enfin porter un coup irrémédiable aux fortunes dont l'intérêt tient de l'Etat." (pages 71-72)

    Nous voici donc arrivés à l'endroit où commencent les choses sérieuses... En effet, nous atteignons la délicate question de la propriété. Il va falloir demander aux enfants et aux prolétaires de bien vouloir quitter la salle des débats. Ce que nous dit là le lieutenant Charles de Gaulle n'est pas pour eux.

     Le crédit de l'Etat, c'est la capacité que la France peut avoir d'emprunter, par exemple : pour faire la guerre. La mesure du crédit d'un Etat se tient dans le niveau de la dette publique, dans le taux des intérêts qu'il lui faut proposer pour attirer à lui les épargnants, et dans sa capacité de faire face à ses engagements en disposant d'un système fiscal équilibré et doté des moyens de faire rentrer ce qui doit lui venir en recettes.

    La guerre est un phénomène massif, et constamment soumis aux urgences. Elle peut même engager la survie du pays, ou, tout au moins, le maintien de ses institutions. Elle va peut-être peser sur son avenir économique au long d'une ou deux décennies : pensions, dommages de guerre, etc. Pour certains investisseurs, elle est une fête... Pour d'autres, c'est la ruine... Moment très chaud donc, et qui fait plaisir à voir, tant cela est éminemment satisfaisant pour toute conscience morale bien faite.

     Voltaire, l'un des plus avisés spéculateurs que l'Europe ait connus en ce genre de théâtre, s'en était déjà si gentiment émerveillé, environ cent cinquante-ans plus tôt (5 jan-vier 1759), dans une lettre au président de Brosses :

     "Les peuples seront-ils encore longtemps ruinés pour aller se faire bafouer, ab-horrer et égorger en Germanie, et pour enrichir Marquet et compagnie, Et Pâris, et ses frères, et ceux qui ont volé sous leurs ordres." (Les Pâris étant précisément ceux avec qui Voltaire était lui-même en affaire durant la si fameuse et ruineuse Guerre-de-Sept-Ans.)

     Quelle n'aurait pas été sa jouissance s'il avait pu connaître la guerre de 1914-1918! Le 5 septembre 1758, alors qu'il commence à s'en mettre plein les poches (la guerre est déclarée depuis deux ans), il écrit à son amie, la comtesse de Bentinck :

     "Les affaires sont aussi délabrées en France qu'ailleurs, les particuliers qui y ont malheureusement leur bien, s'en ressentent. La terre est couverte de morts et de gueux dont quelques fripons ont les dépouilles."

     Et pour finir, celle-ci, qui n'est pas mal non plus. C'est une lettre à la comtesse de Lutzelbourg, le 20 janvier 1757, quand la guerre tardait encore à démarrer :

     "Le sang va couler à grands flots dans l'Allemagne, et il y a grande apparence que toute l'Europe sera en guerre avant la fin de l'année. Cinq ou six cents personnes y gagneront. Le reste en souffrira." (Voltaire, un clic?)

     Maintenant, résumons la pensée de Charles de Gaulle : il faut payer l'impôt pour garantir la situation acquise par les rentiers de l'Etat, dont le sort se trouve ainsi lié directement à la victoire de la France. Le petit soldat, bien armé et bien encadré, pourra faire son travail dans les meilleures conditions techniques et psychologiques, etc. ; et sauver la propriété, son lopin de terre aussi bien, s'il est lui-même un petit paysan parcellaire. Voilà comment un lieutenant de 23 ans relativement naïf peut voir la table de jeu. Il y voit se dérouler une petite belote quand il s'agit tout bonnement de la grande valse de la finance internationale. Qui trouverait à y redire ?

     Michel J. Cuny

Posté par cunypetitdemange à 15:59 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,