Dans ce décor campé pour la seule gloire du futur général de Gaulle (de 1930) dont le moi s'épanouira jusqu'à faire jaillir, comme un diable de sa boîte, un "je" particulièrement hors de saison, nous voici bientôt projeté(e)s vers les sommets de l'ivresse du combat et, partant, de la jouissance de Charles (version 1905) :

     "Les chasseurs à pied mettent la baïonnette au canon et s'élancent, officiers en tête, vers la victoire qui est devant eux. Un instant arrêtés par un terrible feu de mousqueterie, ils se reforment et bondissent sur la porte. En quelques instants, celle-ci est enfoncée. Les Français fondent comme des fous sur les Allemands. Ceux-ci reculent peu à peu sous cet ouragan. L'arrivée du reste de la brigade Bridier et des deux régiments de la seconde détermine la retraite de l'ennemi, poursuivi par les Français victorieux qui enivrés ont peine à se reformer." (page 14)

     Rendus fous et enivrés par quoi ? Mais par ce qui enivre aussi un peu notre jeune auteur :

     "Les rues ne sont bientôt plus qu'une fournaise, des maisons brûlent au milieu des cris des blessés. Les Français sont fous [décidément, ça jouit très fort, là-dedans!]. Voient-ils un ennemi devant eux, ils se précipitent sur lui sans regarder, et le tuent."

     Mais le meilleur moment, pour le général, n'est pas là. Lui n'est pas fou, lui n'est pas enivré : il jouit en sa qualité de général en chef, c'est autre chose. L'action des soldats n'est qu'un très bref moment qui ne vole rien à la jouissance des grands chefs...

     C'est maintenant que se construit la gloire :

     "Le feu fut assez vite éteint et l'on put évaluer ainsi nos pertes et celles de l'ennemi. Nous avions 150 tués, 600 blessés et 90 disparus. Les ennemis avaient perdu 900 tués, 1000 blessés et 200 prisonniers."

     Evidemment, en regard de ce qui devait se passer un peu moins de 10 ans après le moment où nous sommes (1905, quand Charles écrit), c'est un peu ridicule d'engager un général en chef de deux armées françaises dans une affaire aussi mesquine. Mais il y a un début à tout.

    Et d'ailleurs, alors qu'il est onze heures du matin au moment de ce décompte qui nous laisse sur notre faim, attendons de découvrir ce qu'il en sera vers vingt heures. Voyez comme cela va déjà beaucoup mieux :

     "Les pertes de notre côté étaient : 3 420 tués [23 fois plus], 10 000 blessés [16,7 fois plus] et 200 disparus [2,2 fois plus]. Les ennemis avaient perdu : 5 800 hommes tués, [6,4 fois plus] 15 000 blessés [15 fois plus] et 2 200 prisonniers [11 fois plus]." (page 15)

     Jetons à nouveau un regard sur les soldats français dont nous apprenons qu'ils sont victorieux quoique exténués :

     "Mais tous [tous? sauf les tués, blessés et prisonniers ou disparus de la journée, qui ne comptent déjà évidemment plus] étaient joyeux..." (page 16)

     Mieux :

     "A Paris, et dans les grandes villes, la joie fut extrême. Le peuple qui avait longtemps désespéré de la France, passa du plus grand abattement au plus grand tumulte. Il ne pensait pas que près d'un millions d'ennemis nous attendaient derrière le Rhin.
     De Gaulle du reste s'en doutait." (page 16)

     Comme on le voit : les enchères montent... Pour une nouvelle victoire, le joli record établi dans cette première journée sera-t-il battu bientôt ? Mais va-t-on vraiment vers une victoire?... C'est là tout le sel de la jouissance d'un général en chef qui se respecte...

     Michel J. Cuny