C'est alors que nous nous rapprochons du moment où la plume du jeune Charles de Gaulle va déraper pour le faire paraître lui-même (sans que, manifestement, il en prenne conscience) en plein combat. Redonnons cette phrase essentielle :

     "Avec des peines et des pertes terribles les Allemands réussirent à enfoncer la division et, malgré les obus que je lui envoyais, à gagner la ville." (page 24)

     Avec ses quinze ans, Charles s'idenfie au général en chef qu'il devra être devenu (c'est ce qu'il imagine) en 1930. Et ce général "envoie des obus". Ce qui est un peu exagéré, mais il paraît que c'est le langage même de l'officier supérieur : de même qu'il remporte des victoires et subit des défaites à travers les blessures et la mort de milliers ou de dizaines de milliers de soldats, anonymes pour l'Histoire, et placés sous ses ordres, de même "envoie-t-il des obus" quand il ne fait qu'en donner l'ordre.

     La page suivante nous montre donc le général de Gaulle en plein boum de décisions qui engagent la vie et la santé de "ses" hommes vers un futur qui les laissera éventuellement raides morts pour l'éternité, ou estropiés, malades, etc. pour le temps qu'il leur restera à vivre. Curieusement, il s'agit, semble-t-il, d'une activité tout ce qu'il y a de plus littéraire :

     "Il adressa à ses commandants de corps, le billet suivant :
    
Le 7ème corps occupera Sainte-Barbe, le bois d'Héricourt, et fera fortement garder le pont de la Mance.
     Le 8ème corps cherchera à aborder Héricourt en s'appuyant sur Noisseville, et le bois de Sainte-Barbe.
     Le 9ème corps prendra position à Illy, et fera fortement occuper les carrières et le bois.
     Le 10ème corps se déploiera sur la rive droite de la Mance entre Mach et Mars-la-Tour.
     La 4ème division de cavalerie occupera Mars-la-Tour.
     Le 11ème corps restera en réserve dans Manier tout en faisant fortement occuper le plateau de Mars-la-Tour." (page 25)

     Il s'agit donc d'un futur "écrit" d'avance. Ce qui ne paraît laisser aucune chance au moindre dérapage : il faudra être rendus aux endroits désignés, dans les conditions mentionnées, c'est-à-dire plus ou moins à tout prix... On notera que le dieu Mars intervient ici en rafale : c'est déjà un signe...

     Or, dans le camp d'en face, le commandement est tout de suite beaucoup plus cafouilleux : manifestement, on ne sait pas commander au futur, et on est beaucoup moins porté sur la "littérature". Voyons ce que le jeune Charles nous en dit :

     "Quant aux Allemands, le prince Frédéric [qui perd son second prénom : Charles... C'est dire qu'il est plutôt mal parti] avait donné à ses généraux "l'ordre de battre l'ennemi partout où on le rencontrerait"." (page 25)

     Ce qui est d'un vague!... Rien d'autre! Pas le moindre billet! Aucune aptitude à engager le futur sur les blessures et la mort!... En désespoir de cause, le jeune Charles ne peut que dresser le plus banal état des lieux, quand la géographie elle-même paraît vouloir nous faire rire. Pauvre prince Frédéric, il manque décidément d'étoffe :

     "En attendant [le pire?] voici ses positions :
     1er corps occupe Héricourt et le calvaire d'Illy.
     2ème corps, une division à la Brasserie et l'autre en réserve près de Sainte-Gertrude.
     3ème corps à La Polie et à Mentes.
     4ème corps derrière le 3° occupe (...). [peut-être un nom illisible]  
     5ème corps à l'extrême-droite avec la ferme et le village de La Roche.
     6ème corps bavarois à Ambervillers." (page 25)

      Et tandis que Frédéric disparaît dans la nature pour un moment (du milieu de la page 25 au bas de la page 28 d'un texte qui s'arrête au milieu de la page 29), le général Charles de Gaulle reprend la plume grâce à laquelle il organise consciencieusement le futur, son jeune porte-parole montrant bien qu'il s'agit ici de jongler avec des "généraux de brigade", et pas seulement avec de la vague piétaille :

     "La 1ère brigade (général Lepasset) s'emparera du hameau de La Valette et dirigera vigoureusement l'attaque sur la droite du village.
     "La 2ème brigade (général Rivière) attaquera de front, lorsque l'attaque de la 1ère sera nettement dessinée.
     "La 3ème brigade (général Maison) tentera l'attaque du calvaire d'Illy d'où il abordera le village.
     "La 4ème brigade (général Legrand) occupera Noisseville avec le 49ème et le bataillon de chasseurs à pied." (page 27)

     Tout est prêt : le sang va pouvoir enfin ruisseler sous nos yeux, et l'horreur et la si belle jouissance des saigneurs de la guerre nous étreindre l'une autant que l'autre. Bravo, Charles!

     Michel J. Cuny