A qui commande un général en chef ?  A des hommes, très jeunes pour la plupart, et aussi beaux et en bonne santé qu'il est possible de l'être tant que l'on garde une certaine jeunesse. Et puis à d'autres, plus chevronnés et d'autant plus prestigieux que leur uniforme crie sur tous les toits qu'ils ont du galon et, parfois, pas qu'un peu, et cette prestance à quoi prêtent les défilés et autres parades militaires, dont il se pourrait bien qu'elle plaise énormément à un certain type de femmes pour autant qu'elles y pressentent l'odeur du sang versé et qui peut encore l'être.

    Parmi ces individus, formés professionnellement ou par suite du service militaire, certains ont déjà du sang sur les mains, d'autres, pas encore : mais ils sont tous rassemblés pour que ça saigne, de la main des uns directement, ou avec l'appui des autres, pour tout ce qui concerne la réparation des armes, les transports, l'infirmerie, l'alimentation, etc. A la guerre, on tue, on blesse, on estropie... Non sans contrainte, si l'on est un simple appelé. Non sans un certain contentement, si l'on a décidé d'en faire une carrière... pour, par la rémunération honorable tirée d'une violence organisée et impersonnelle, nourrir sa femme et ses enfants.

     Pour sa part, un général en chef, ça donne surtout des ordres et ça observe les résultats obtenus ou à obtenir. Un aspirant général en chef de quinze ans, de quoi ça rêve ? De plaies et de bosses, pour les autres, avant tout, peut-être. De sa gloire et, s'il est Français, de la gloire de la France. Est-ce là tout?

     Laissons faire le jeune Charles de  Gaulle.  Nous n'allons certainement pas être déçus par ce que la fiction lui permet d'exprimer. Mais ce n'est encore, bien sûr, qu'un enfant...

     "Heureusement pour nous, la 1ère brigade, après avoir emporté la ferme de la Maison blanche, refoulant devant elle les deux bataillons que les Allemands avaient placés dans les vignes, arriva sur la droite d'Héricourt et, en dépit de pertes formidables, nos soldats magnifiquement entraînés se précipitèrent au cri de "Vive la France"." (page 28)

     Voilà qui fait chaud au coeur... Pour celles et ceux qui sont à peu près sûr(e)s de savoir ce qu'à ce moment-là signifie le mot "France"... Impossible d'oser l'amalgame avec un autre cri que les mêmes auront au moins autant de jouissance à hurler : "Vive la Quille!"

     Revenons alors aux braves soldats du généralement victorieux Charles de Gaulle :

     "Alors commença une lutte mémorable [pour les survivants, mais surtout pour leurs chefs et pour le plus grand d'entre eux]. Les soldats allemands, pour la plupart privés de cartouches, se défendaient à coups de crosse et de baïonnette [C'est donc bien la piétaille : ici, pas de drapeau blanc...]. Mais les malheureux défenseurs étaient accablés par des masses profondes, sans cesse renouvelées. [Si nous sommes dans la peau du général en chef, nous ne comprenons pas vraiment pourquoi il s'apitoie, sans proposer un remède qui est à sa portée... Pourquoi donc appuyons-nous là où ça fait mal ? C'est ce que la suite va nous apprendre...] De la maison où il est établi, le général Steinmetz assiste au désastre de ses troupes [Bien fait, na!... Mais voilà qui est beaucoup plus intéressant et qui permet de comprendre pourquoi il faut laisser le film aller jusqu'à sa fin : rappelons, en passant, que le jeune Charles ne fait qu'écrire... Mais, justement, c'est là que s'annonce le meilleur moment de sa journée d'écrivain... Alors, général Steinmetz, on se permet de faire la guerre à Charles de Gaulle...] De temps en temps une larme roule silencieusement sur son rude visage et un sanglot lui échappe." (page 28)

     Et nous aussi, nous pleurons... Que tout cela est donc bel et beau!... Quels hommes!... On n'en fait plus, des comme ça!...

     "Cependant la lutte devenait de plus en plus atroce. Les défenseurs, noirs de poudre, défigurés par le sang, mélangés dans un fouillis horrible, luttaient avec une rage de démons et fauchaient nos compagnies qui, collées à leurs flancs, leur rendaient avec usure les coups qu'on leur portait." (page 28)

     Et alors, après, Charles, dis-nous, ne nous laisse pas en si joli chemin, que se passe-t-il? Et toi, comment te sens-tu? Ah, nous sentons, nous, à quel point cette réalité-là (réalité? mais oui, un jour peut-être, un jour sans doute!) te colle à la peau! A quel point tu en es déjà le maître...

     "Les uhlans se massent au fond du village et tout à coup chargent bride abattue [comme qui dirait "sans condom"] Grand Dieu! [Eh oui, il fallait s'y attendre : ça jouit tous azimuts!] Un océan de projectiles traverse la rue [La rue?... Où ça?... Ah oui, c'est bien ce que nous pressentions...]. Et les uhlans détruits restent à terre. En même temps, dans un élan suprême [Décidément, il pense à tout, ce bougre de Charles!], nos petits soldats se ruent à la baïonnette. Ah! qu'elle était belle la charge. [Mais oui, c'est bien sûr]. Comme les coeurs bondissaient dans les poitrines [Des amants d'un jour]. C'était la fin [C'est effectivement ce que nous avions compris]. Le général Steinmetz [Le cocu de l'Histoire, quoi], écrasé, donna l'ordre de la retraite, et nos soldats occupèrent cette position ruisselante du sang de leurs frères."

       Bravo, Charles, maintenant tu peux te rhabiller : nous savons ce que nous voulions savoir.

     Michel J. Cuny