Retrouvons le gentil Charles en 1908. Il a dix-huit ans, et il poétise. Il le fait en anagrammisant un tout petit peu son patronyme. Le voici donc devenu Charles de Lugale, comme si nous devions pénétrer avec lui dans les délicieux mystères de l'amour courtois, ce qui serait bien de son âge. Malheureusement,  nous ne disposons que d'un seul de ses poèmes ; il est intitulé "Je voudrais!...", et lorsque Charles veut, et veut une fois pour toutes, que peut-il vouloir ?

     "Quand je devrai mourir, j'aimerais que...

     Notre Charles serait-il déjà occupé à rédiger son testament ? Ou bien, ne pourrait-il aimer qu'en présence de sa mort ? En quelque sorte, selon lui, aimer serait-ce se voir mourir ? Faisons un pas de plus...

     ... j'aimerais que ce soit
     Sur un champ de bataille...

     Allons bon, il y tient, le gaillard! On imagine même tout de suite le truc sur la tombe de Charles de Lugale : "Mort pour la France." C'est beau, à dix-huit ans, d'être ainsi prêt à faire le sacrifice de sa si jeune vie., au lieu que d'aller mourir d'amour ainsi qu'il arrive à des Roméo et autres Juliette!... Vas-y, Charles, montre-nous la vraie route de l'amour de la France...

     "Sur un champ de bataille ; alors qu'on porte en soi
     L'âme encor tout enveloppée...

     L'âme!... Mais oui, l'âme!... Sans quoi le corps, etc. Voilà un jeune homme, Charles, qui a vraiment l'âme pure!... Tiens bon, mon garçon, dis-nous de quel bois est faite ton âme tant pure que, déjà, elle fait naître une larme au coin de l'oeil du vrai patriote...

     L'âme encor tout enveloppée
     Du tumulte enivrant...

     "Enivrant"!... Pardon, Charles... Le tumulte enivrant... du bromure ?... Oh, douleur!... Oh, sainte inquiétude!... Ne te trompes-tu pas de mot ? Aurions-nous mal entendu, mal recopié? Charles : tu nous crucifies, mon petit double-mètre!...

     Du tumulte enivrant que souffle le combat,
     Et du rude frisson que donne à qui se bat
     Le choc mâle et clair de l'épée.

     Pour vraiment s'envoyer en l'air, pas d'alcool, pas de fille, chez Charles de Gaulle de Lugale : rien que la guerre dans l'intensité folle de meurtres par milliers au profit de qui, de quoi?  Mais c'est lui qui va nous le dire, ce tyrannosaure en herbe dont la vie entière allait entraîner la mort d'un peu plus de deux millions d'êtres humains...

     J'aimerais que ce soit, pour mourir sans regret...

     "Sans regret", c'est dit, d'avance...

     Un soir où je verrais la Gloire à mon chevet
     Me montrer [à moi, rien qu'à moi, évidemment] la Patrie en fête,
     Un soir où je pourrais, écrasé sous l'effort,
     Sentir passer, avec le frisson de la Mort
     Son baiser brûlant sur ma tête [et rien que sur la mienne, bien sûr].

     En tant qu'elle est une affaire d'une horreur sans mesure, la guerre, par le spectacle qu'elle offre à l'imagination de Charles de Gaulle jeune, est la source d'une jouissance surhumaine, à l'occasion de laquelle l'ensemble de sa personne éclate dans des dimen-sions surpragalactiques (enjambement de la mort par le héros) jusqu'à devoir l'entraîner lui-même, un jour aussi lointain que possible, jusqu'au terme dernier : sa propre mort. Pour que cet aboutissement ait la densité maximale, il faut en effet que la comptabilité qui mesurera l'intensité du baiser brûlant que dame Gloire viendra déposer sur la tête de Charles (si ce n'est ailleurs) ait pu se déployer aussi largement que possible.

     Nous y sommes aujourd'hui, avec cette France à genoux devant son maître, le tyrannosaure De Gaulle...

     Ainsi est-il grand temps d'en revenir et d'aller briser ces Tables de la Loi en quoi consiste la Constitution guerrière de 1958-1962.

     Michel J. Cuny