Ayant suffisamment taquiné la muse Guerre du bout de sa plume (sic!) de grand adolescent, notre homme a donc décidé de faire carrière dans les armes. En 1913, il a vingt-trois ans, il est lieutenant... et voilà que ça commence effectivement à sentir la poudre...
    
Alors, cette gloire, où ce qu'elle est?... Du côté des officiers, on s'active.
    
Et les candidats à être tués ou grièvement blessés, où ce qu'ils sont ? Dans la vague des jeunes recrues que fournit l'obligation du service militaire (amateur?) dont la durée est alors de deux ans.
     Comment transforme-t-on cette chair à canons, c'est-à-dire la matière première brute, en instrument préparé au combat à la vie et à la mort, et docile aux ordres des chefs petits, moyens, grands et très grands, voire démesurés ? En lui tenant des discours qui ne peuvent ni ne doivent s'embarrasser de fioritures.
     Charles de Gaulle n'est bien sûr pas tout seul à faire cet étrange travail. Cependant, ainsi que l'explique l'éditeur de ses "Lettres" - et plus précisément, paraît-il, son fils Philippe : "On peut considérer ce texte comme le premier "discours" de Charles de Gaulle." (page 59)

     Or, nous sommes ici dans un régiment d'infanterie, le 33ème : piétaille à l'état brut, pour un lieutenant quelque peu décalé dans cet univers du trouffion de base, puisque, pour sa part, il est décidé à mourir glorieux au beau milieu du "tumulte enivrant que souffle le combat, et du rude frisson que donne à qui se bat le choc mâle et clair de l'épée"... De l'épée, au 33ème régiment d'infanterie, il n'y en a guère... Car cette sorte de joujou est plutôt réservée, comme nous l'avons vu, aux adeptes du drapeau blanc.

     Ainsi, formée ou pas, la chair à canons reste de la chair à canons. Il va donc falloir, en ne compliquant inutilement ni le vocabulaire ni la grammaire, lui mettre les points sur les "i" en guère plus de trois coups de cuillère à pot.

     A toi de jouer, Charles :

     "Vous voilà arrivés au régiment. Vous n'êtes plus maintenant des hommes ordinaires : vous êtes devenus des soldats, des militaires." (page 59)

     Qu'est-ce à dire ? Sinon que le soldat, en tant que soldat, ne s'appartient plus.  Or, pour comprendre jusqu'où cette désappropriation peut aller, il est recommandé de se tourner vers l'un des pères fondateurs de l'économie de marché, John Locke (1632-1704), qui pose, dans une clarté remarquable, le problème des rapports que la guerre entretient avec la propriété privée :

     "Le salut de l'armée, qui doit assurer celui de la république entière, exige l'obéissance absolue aux ordres de tout officier de rang plus élevé, et quiconque désobéit ou réplique aux plus dangereux ou aux plus déraisonnables d'entre eux mérite la mort ; pourtant, nous le voyons, le même sergent qui pourrait donner à un soldat l'ordre de progresser jusqu'à la gueule d'un canon, ou de rester posté sur une brèche, où sa mort est presque certaine, ne peut pas commander à cet homme de lui remettre un seul centime de son argent ; d'autre part, le général peut le condamner à mort pour avoir abandonné son poste, ou pour avoir désobéi aux ordres les plus désespérés, mais tout ce pouvoir absolu de vie et de mort ne lui permet pas de disposer d'un quart de centime des biens de ce soldat, ni de saisir le plus insignifiant des objets qui lui appartiennent ; alors qu'il pourrait lui donner n'importe quel ordre et le faire pendre à la moindre désobéissance."

     Faudrait-il croire que, dans un contexte de guerre, la propriété ne fasse valoir son caractère souverain que dans la poche du petit soldat inconnu ? 

     Michel J. Cuny