Très vite, De Gaulle fait aux jeunes recrues qu'on imagine très attentives un résumé simplifié du dernier épisode :

     "Vous savez qu'en 1870 par exemple, l'armée française n'était pas très forte, n'était pas assez nombreuse. Aussi qu'est-il arrivé : les Allemands nous ont attaqués. Ils nous ont vaincus. Ils ont envahi notre territoire, ils nous ont pris deux provinces, l'Alsace et la Lorraine, et 5 milliards d'argent." (page 60)

     C'est effectivement quelque chose qui n'a guère pu leur échapper : ils auront tous vu, dans les écoles primaires de la République française, cette carte de France où venaient se découper les provinces perdues. Quant à l'affaire des cinq milliards, elle les a sans doute moins frappés : mais elle est très parlante pour eux comme pour quiconque. Ils n'auraient cependant pas tort de se méfier de l'évidence qu'elle paraît comporter... Entrons dans quelques détails...

     Cette somme de cinq milliards a été acquittée grâce à l'émission de deux emprunts. Le premier, de 2,2 milliards, a été massivement souscrit, la somme finalement recueillie étant de près de 5 milliards. Quant au second, pour 3,5 demandés, il en obtint 43,8!... C'est que le taux d'intérêt (6 %) fixé par Thiers, le bourreau de la Commune de Paris, était plus que substantiel. A quoi s'ajoutait un petit supplément que le même homme nous présente ainsi :

     "J'acceptai la proposition que nous firent les plus puissantes maisons de banque de Paris, de garantir la souscription du second milliard moyennant une commission de vingt et quelques millions. [...] [Certes], le prix m'avait d'abord paru excessif [...] [C]ette combinaison avait encore un autre avantage : celui d'intéresser les banques à notre succès." (M. J. Cuny - F. Petitdemange, "Le Feu sous la cendre", Ed. Cuny-Petitdemange, 1986, pages 346-347)

     Le succès du premier emprunt avait d'ailleurs suscité des vocations jusque dans quelques pays étrangers, de sorte que lors de la préparation de l'émission du second, le Crédit Lyonnais reçut cette supplique d'un banquier autrichien :

     "Nous avons la conviction que vous nous ferez jouir des avantages dont votre banque jouira elle-même. Nous ne voulons pas laisser passer cette opération colossale sans y tremper un peu les doigts... Il ne peut pas y avoir grande chance de perte, à moins d'un nouveau gâchis de communards, qui serait bientôt réprimé." (Idem, page 347)

     Les communards?... Redonnons la parole au tout jeune lieutenant De Gaulle :

     "Et puis la France n'a pas seulement à craindre les ennemis de l'étranger. Il y a souvent à l'intérieur même du pays des gens qui ne cherchent qu'une occasion de causer du désordre, d'empêcher les bons citoyens de vivre tranquilles. L'armée française sert aussi à maintenir l'ordre en France, et à faire respecter les lois." (page 60)

     Ne serait-ce que pour pouvoir payer bien régulièrement le principal et les gros intérêts à ce banquier autrichien et à l'ensemble de ses clientes et clients de même nationalité... Ne cherchons toutefois pas plus loin : ce serait trop ignoble.

     Michel J. Cuny