Rien que sur la question des 5 milliards, nous avons déjà pu vérifier à quel point "notre France" peut être téléguidée par "leurs capitaux". Mais il s'agit d'engager les appelés du service militaire obligatoire à offrir leur santé et leur vie pour un fantasme bien constitué. Le voici, de la bouche même de Charles de Gaulle, 23 ans :

     "La France est bien belle et bien bonne, allez, nous le verrons ensemble un de ces jours, et elle vaut bien la peine qu'on la défende." (page 61)

     Il s'agit donc de se réunir pour une aventure dont le but porte un nom tout ce qu'il y a de plus précis. Ce mot de la fin, notre grand lieutenant nous le donne :

     "Et si c'est pour cette année, eh bien! j'en suis sûr, ce sera la victoire." (page 61)

     Nous sommes, rappelons-le, en 1913. Comme si, dès ce moment-là, il n'y avait plus qu'à attendre l'élément déclencheur qui permettra de conduire la France à la victoire. De Gaulle y insiste, d'ailleurs :

     "Et qui sait si cette année-ci ne sera pas précisément décisive pour l'avenir de la Patrie? Je n'ai pas besoin de vous dire que plus que jamais la situation extérieure apparaît complexe et menaçante. Pensons que la victoire de demain peut-être dépend de chacun de nous. N'oublions pas que c'est de nos oeuvres que sera pétri l'Avenir." (page 61)

     En attendant, c'est le passé qui aura pétri la situation du moment. C'est donc au passé qu'il va s'agir de porter remède, en engageant le futur. Entrons donc dans le vif du sujet :

     "Je suppose que la guerre est déclarée." (page 63)

     Nous n'attendons, tous, que cela, et alors, mon lieutenant ?...

     "L'armée française veut quelque chose : entrer en Allemagne et reprendre les provinces volées en 1870 l'Alsace et la Lorraine et les 5 milliards d'argent. L'armée allemande veut quelque chose aussi : envahir la France et lui prendre d'autres provinces encore et d'autres milliards après avoir saccagé nos campagnes et brûlé nos villes selon son habitude." (page 63)

     Globalement, c'est donc bien une affaire de propriété. D'être Français ou Allemands, cela ne veut, bien sûr, pas dire : être dans un rapport égalitaire avec ses concitoyens relativement à la propriété des moyens de production et d'échange. Cela signifie, pour autant que les conditions d'âge, de capacité physique, etc., s'y prêtent : faire son service militaire, et, à l'occasion, faire la guerre jusqu'à ce qu'éventuellement la mort s'en suive... N'oublions cependant pas ce que Charles de Gaulle en a lui-même rêvé :

     "... (le) tumulte enivrant que souffle le combat,
     Et (le) rude frisson que donne à qui se bat
     Le choc mâle et clair de l'épée." (page 50)

     La mort à la guerre se distingue donc de la mort à l'abattoir. C'est un élément qu'il ne faudrait pas perdre de vue, surtout parce que, comme nous le savons, la guerre concerne, avant tout, des jeunes hommes, c'est-à-dire des êtres humains tout juste embarqués vers les manifestations les plus passionnantes et les plus vigoureuses de ce que j'appellerai ici de façon massive : l'instinct génésique. Ce qui reproduit la vie (française, si l'on est français).

     Dans la guerre, il n'y a donc pas que les capitaux qui jouissent... D'être "propriétaire" d'un corps, cela comporte de trouver les situations dans lesquelles il s'agira de le faire jouir : l'affrontement à la mort est évidemment l'une des plus palpitantes, surtout parce que la guerre offre la possibilité (mais non, le devoir!) de tuer, c'est-à-dire de renverser le prix à payer pour jouir de soi sur la santé et la vie d'autrui (allemande, si cet autrui est allemand).

     Laissons la conclusion au petit grand Charles :

     "L'armée française a une volonté, l'armée allemande en a une autre. Elles vont combattre. Le combat sert à faire ce que l'on veut et à empêcher l'ennemi de faire ce qu'il veut. C'est pour cela que la théorie dit : Le combat a pour but de briser par la force la volonté de l'adversaire." (page 64)

    Et de faire valoir sa jouissance au détriment de la jouissance d'autrui (qui vire aux plus cruelles souffrances : mais jouis donc, toi, l'ennemi, qui saignes et qui meurs!)

     Michel J. Cuny