En 1913, notre cher lieutenant Charles présente aux jeunes recrues la guerre qui semble pointer le bout du nez, et il le fait sous l'angle connu d'une revanche à propos, en particulier, de la perte de l'Alsace-Lorraine, qui a eu nécessairement, pour le peuple français, un caractère de blessure narcissique grave.

     Est-il possible, d'ailleurs, de comprendre pourquoi, en 1870, la Prusse avait décidé de se saisir de cette part substantielle, et symboliquement très parlante, du territoire français ?

     Pour apporter une réponse significative, qui a le mérite d'avoir été formulée dès avant la défaite française et lorsque le bruit a commencé à se répandre d'une annexion possible de l'Alsace-Lorraine par le vainqueur annoncé, je me référerai à la Corres-pondance échangée par Karl Marx et Friedrich Engels, ainsi que je l'ai mise en scène dans la quatrième partie des "Entretiens avec Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Ilitch Lénine" (Editions Paroles Vives, 2008, pages 127-128)

     Outre les deux principaux protagonistes, j'y fais intervenir un militant de mon invention, Anselme Egrelienx (anagramme de MarxEngelsLénine), dont j'ai dû, bien sûr, inventer totalement les propos. Par contre, j'y insiste, les phrases prononcées par Marx et Engels, qui apparaissent ici parce que je les ai choisies, se trouvent inté-gralement dans leur Correspondance, et à l'époque indiquée (fin août 1870). Lisons :

     F. Engels : Tout le discours de Guillaume laissait entendre qu'on spéculait sur une révolution et qu'on ne voulait pas pousser les choses à l'extrême. En revanche, on assiste actuellement à une sorte de délire en Allemagne, et on revendique partout à corps et à cri l'Alsace et la Lorraine.
     K. Marx : L'Alsace-Lorraine semble être convoitée par deux milieux, dans la camarilla prussienne et chez les patriotes de café du commerce sud-allemands. Ce serait le plus grand malheur qui puisse frapper l'Europe et plus spécialement l'Allemagne.
     Anselme Egrelienx : Quels sont leurs arguments ?
     K. Marx : La camarilla militaire, le corps professoral, le philistin et le politicien de brasserie prétendent que c'est là le moyen de protéger pour toujours l'Allemagne d'une guerre avec la France.
     F. Engels : C'est au contraire le moyen le plus éprouvé de faire de cette guerre une institution européenne. (Souligné par Engels)
     K. Marx : C'est en effet le moyen le plus sûr de perpétuer dans l'Allemagne rajeunie le despotisme militaire comme nécessaire au maintien d'une Pologne de l'Occident - l'Alsace-Lorraine. C'est le moyen le plus infaillible pour l'Allemagne et la France de se ruiner en s'entre-déchirant. (C'est Marx qui souligne)
     F. Engels : Les crapules et les bouffons qui ont découvert ces garanties de la paix éternelle devraient savoir de par l'histoire prussienne, par le remède de cheval napoléonien du traité de Tilsit, que de telles mesures de violence pour réduire au silence un peuple parfaitement viable n'ont pour effet que le contraire du but visé.

     Diagnostic établi avec plus de quarante années d'avance : 1870-1914!... Ce qui devrait mettre la puce à l'oreille de celles et de ceux qui croient ne surtout pas devoir ouvrir les livres de Marx, d'Engels, et pourquoi pas, de Lénine...

     Michel J. Cuny