"France" et "Victoire", voilà donc les deux fantasmes que l'armée française doit développer, au détriment de toute autre considération personnelle ou collective, dans l'esprit des jeunes recrues du service militaire obligatoire. Mais jusqu'alors, nous n'en étions qu'au b, a, ba, et avec des gens de peu de poids et d'esprit plutôt borné.

    Par chance, l'ami Charles va pouvoir ensuite aborder une couche sociale un peu plus relevée : celle des officiers subalternes, catégorie à laquelle il appartient en sa qualité de lieutenant. Voici, en 1913 toujours, la conférence qu'il prononce sur le thème du "patriotisme", c'est-à-dire de la voie qui conduit à... la "France" : son fonds de commerce, pour longtemps.

     "Il est impossible de nier, mes chers camarades, que s'il existe au monde des sentiments réellement généreux et désintéressés, le patriotisme en est le principal. Je ne pense pas qu'aucun amour humain ait jamais inspiré de plus nombreux et aussi de plus purs dévouements." (page 68)

     "Désintéressés", le mot est peut-être un peu déplacé dans une affaire d'amour... Et tout spécialement lorsqu'il feint d'avoir pour point d'ancrage la "France", et la gloire qui va avec son service. Pour ne prendre qu'un exemple dont nous savons qu'il tient particulièrement au coeur de Charles de Gaulle : "Quand je devrai mourir, j'aimerais que ce soit sur un champ de bataille..." Encore faut-il qu'il y ait une bataille, et quelques morts et blessés : la mise en scène de ce patriotisme représente déjà d'assez belles dépenses matérielles et humaines. Nous avons vu, par ailleurs que, pour que ça vaille le coût, il faut encore que s'y produise le "tumulte enivrant que souffle le com-bat" (autrement dit : faut que ça chauffe) et encore "le rude frisson que donne à qui se bat le choc mâle et clair de l'épée". Obus, s'abstenir!...

     Sera-t-on pour autant glorieux d'une participation unique à pareille fête. Bien sûr que non. Il faudra donc avoir survécu à une multitude de combats dans lesquels suffisamment d'autres hommes auront été tués ou blessés pour que cela ait tout de même de la gueule!... On voit d'ici les hôpitaux et les cimetières, les veuves et les orphelins, les maisons et les fermes détruites, les sols ravagés... Va falloir que la "France" y mette le prix...

     Bref, désintéressé, le Charles... Mais le passé nous est un bon garant, comme il le dit :

     "Je ne veux point rappeler les innombrables mérites des guerriers qui, depuis tant d'années, ont versé tout leur sang pour la plus noble des causes."

     "Causes" dont celle qui concerne sa propre personne est bien sûr l'une des parties prenantes. Mais la masse sera-t-elle au rendez-vous du dévouement le plus absolu et de la morale la plus élevée ? Redoutable question pour un vrai chef :

     "Dans toutes les sociétés où la valeur morale décroît, l'amour de la patrie s'émousse car il est impossible que, dans le coeur d'hommes corrompus, germe et se développe un sentiment capable d'enfanter des héros." (page 69)

     Pour rappel, le "héros", c'est celui qu'enivre le combat, et que fait frissonner le choc mâle et clair de l'épée ; c'est le Français que la vue de l'Allemand rend fou ; c'est cette meute française qui, en présence de l'ennemi, se précipite sur lui sans regarder, et le tue".

     Bon, alors, des gars "moraux" comme ceux-là, on n'en trouve plus ? C'est quand même emmerdant, lieutenant...

     "C'est l'histoire des Perses, des Egyptiens, des Grecs, de Rome même." (page 69)

     Que c'est donc beau, la culture!... Mais je vous en prie, lieutenant...

     "Pouvons-nous penser sans frisonner que demain peut-être ce sera celle de la France, si nous, qui représentons ce que la jeunesse a de plus enthousiaste et de plus généreux [N'ayons pas peur des mots!], si nous ne développons chaque jour dans nos âmes la foi sacrée du patriotisme, afin d'en enflammer les autres?" (page 69)

     Les "autres"?... Mais oui, car, sinon, va falloir faire le boulot tout seuls, etc..., laver sa culotte, faire sa popotte... on voit le tableau, général. Quant à la gloire, faudra repasser, évidemment. Ouh, la la, que nous sommes donc mal partis!

     Michel J. Cuny