La dernière citation reprise de Charles de Gaulle affirmait que "le citoyen doit accomplir les ordres que lui donne la nation qui l'a vu naître". Bien sûr, toute personne présente sur le territoire français doit obéir à la loi française. Et pas seulement les "nationaux". Pourquoi le jeune lieutenant restreint-il ainsi la cible de son propos ? Parce qu'il pense à sa boutique : l'armée française. La suite le montre aussitôt :

     "Qu'il me suffise de réaffirmer que refuser d'obéir aux lois c'est compromettre, dans la plus large mesure qui soit donnée à l'homme de le faire, la sécurité de ses semblables et le bien de ses concitoyens." (page 70)

     Et la confirmation, la voici :

     "[...] s'il est une obligation nécessaire et dont la négation entraîne aussitôt celle de tout patriotisme, c'est bien celle du service militaire." (page71)

     Rappelons la plaie ouverte de l'Alsace-Lorraine, et voyons le double langage dont elle aura été l'objet : nous comprendrons mieux comment la bourgeoisie a préparé la pâte citoyenne - filles et garçons - tout en gardant son quant-à-soi relativement au patriotisme qu'elle a tant oeuvré à exalter.

     Pour cela, ouvrons "Le Feu sous la cendre" aux pages 324 et suivantes :

     "D'un culte on est en effet passé à un autre. À propos du cours de morale pour la classe enfantine, le journal l'Instruction primaire du 13 janvier 1884 rappelle aux institutrices cette consigne : « Nous vous demandons de former, dans la véritable acception du mot, des citoyennes, des Françaises, sachant accorder leur estime aux vertus civiques, laissant vibrer leur coeur aux sentiments généreux, éprises de l'héroïsme, inquiètes des défaillances, prêtes, enfin, le jour venu, à confondre dans une même pensée ce culte : le drapeau, et cette religion : la patrie. »
       Comme conclusion à la mise en place du patriotisme, on peut alors citer un exercice de rédaction pour le cours élémentaire, daté du 16 août 1884 : « Un bon Français. Composition - canevasÀ l'hôpital de Toulon, un jeune sergent subit une amputation pour une blessure subie au Tonkin. Le blessé se réveille, regarde la plaie : "Il vaut mieux cela que d'être prussien", dit-il. Le sergent était de Metz. »"

     Du travail d'orfèvre : Un soldat originaire de la Lorraine amputée est amputé, à Toulon d'où l'on embarque pour l'Extrême-Orient, pour une blessure coloniale. Où commence et où s'arrête la France pour laquelle il est question de saigner ? Dès le temps du cours élémentaire...

     Evidemment, on dira : c'est de bonne guerre (sic!), nous sommes tous français, etc.

     Propos tout ce qu'il y a de plus "couillon", comme le démontre l'explication que Renan fournissait, en catimini, à la belle et bonne bourgeoisie française, dès le lendemain de l'écrasement de la Commune de Paris. Nous la découvrons à la page 322 du "Feu sous la cendre" (qui court, lui, de la fin du moyen-âge jusqu'à l'arrivée au pouvoir de l'inénarrable François Mitterrand) :

      "Car si Renan parle tant de la nation et de la patrie, il n'avait pas hésité à écrire, dès le lendemain de la perte de l'Alsace-Lorraine : « Si la Prusse réussit à échapper à la démocratie socialiste, il est possible qu'elle fournisse pendant une ou deux générations une protection à la liberté et à la propriété. Sans nul doute, les classes menacées par le socialisme feraient taire leurs antipathies patriotiques, le jour où elles ne pourraient plus tenir tête au flot montant, et où quelque Etat fort prendrait pour mission de maintenir l'ordre social européen. »"

     Et voilà le discours subliminal qui a décidé de la défaite de 1940 : la place de Hitler - l'Etat fort européen - y est même prévue!

     Michel J. Cuny