La première véritable action personnelle du lieutenant Charles de Gaulle dans cette guerre mondiale qui vient à peine de commencer tourne court aussitôt :

     "J'ai à peine franchi la vingtaine de mètres qui nous séparent de l'entrée du pont que je reçois au genou comme un coup de fouet qui me fait manquer le pied. Les quatre premiers qui sont avec moi sont également fauchés en un clin d'oeil. Je tombe, et le sergent Debout tombe sur moi, tué raide! Alors c'est pendant une demi-minute une grêle épouvantable de balles autour de moi. Je les entends craquer sur les pavés et les parapets, devant, derrière, à côté! Je les entends aussi rentrer avec un bruit sourd dans les cadavres et les blessés qui jonchent le sol." (page 88)

     Non seulement le lieutenant De Gaulle ne peut plus désormais rien en matière de commandement, mais la marche lui est à peu près interdite sans prendre appui sur quelqu'un d'autre... Il est maintenant de cette terrible cohorte des blessés qu'il ne fau-drait surtout pas secourir, sous peine de retarder la marche en avant de la compagnie... La première réflexion qu'il lui vient à l'esprit est celle-ci :

     "La seule chance que tu aies de t'en tirer, c'est de te traîner en travers de la route jusqu'à une maison ouverte à côté par bonheur." (page 88)

     Et le voici parti tout seul pour sauver sa peau :

     "La jambe complètement engourdie et paralysée, je me dégage de mes voisins, cadavres ou ne valant guère mieux, et me voici rampant dans la rue sous la même grêle qui ne cesse pas, traînant mon sabre par la dragonne encore à mon poignet." (page 88)

     Manoeuvre essentielle et parfaitement réussie... Le fier lieutenant arrive à quatre pattes à la maison salvatrice... Où en est le "tumulte enivrant que souffle le combat" ? Où en est le "rude frisson que donne à qui se bat le choc mâle et clair" de ce sabre qui pendouille lamentablement au bout de la dragonne ? Où est ce merveilleux délire de la jouissance par le fer, le feu et le sang ? Ici, très précisément :

     "Vient à côté de moi un commandant ancien qui a été atteint à la tête et commence à perdre tout à fait la boule." (page 88)

     Apparemment, cet homme-là connaît un peu la personnalité très particulière du dénommé De Gaulle, ainsi que certaines de ses positions relativement aux mérites indé-passables de la guerre.  Sans se démonter donc, le commandant jette à la figure du jeune officier subalterne :

     "Tiens, bonjour! Comme vous voilà! Comme nous sommes! Etes-vous con-tent?" (page 88)

     Interloqué, le lieutenant nous confie...

     "Je n'ai aucune raison de l'être et lui murmure hargneusement : « Bonjour, mon Commandant! Mes respects! Non, pas content! On nous a lâchés ici sans artillerie! »
     Et il [le commandant] se met à hurler tout à coup :
« Prions, mes amis! Nous allons mourir! Prions! »" (pages 88-89)

     Et juste après le guillemet qui ferme le prétendu délire du commandant, Philippe de Gaulle coupe par trois points de suspension... le texte de son père.

     Difficile de dire si le commandant était vraiment aussi déraisonnable qu'il y paraît : peut-être était-ce une bonne façon de redéfinir un esprit collectif, sans pour autant démobiliser les courages. Voyons quel comportement va choisir de manifester ce lieutenant blanc-bec en présence d'un commandant en exercice et en présence de l'ennemi...

     "Je suis au supplice de l'entendre ainsi crier et lui demande sans ménagement de se taire." (page 89) Nous n'avons certes pas la transcription littérale de cette injonction. Elle ne doit cependant pas trop s'éloigner de celle-ci : « Mais fermez donc votre gueule! »

     Quoi qu'il en soit, on imagine l'impression qu'a dû susciter cette jolie passe d'armes où les grades s'embrouillent, où les âges s'affrontent, où Dieu lui-même vient perdre la face... Et tout cela, bien sûr, De Gaulle le rejette sur le seul commandant (dont il néglige prudemment de nous dire le nom) :

     "Le résultat ne se fait pas attendre. Les quelques soldats valides qui sont à proximité sont pris de panique et vont en courant sous les rafales d'obus la propager autour d'eux. Les officiers et sergents ont beaucoup de mal à enrayer un début de déban-dade." (page 89)

     Voilà donc la hiérarchie qui prend feu de l'intérieur... Il est temps, décidément, que cette journée s'achève. Quant à Charles de Gaulle, qui, pour un premier pas, a suffi-samment servi la France (ici, il encourt manifestement le conseil de guerre), il entend "sur la route couverte de mourants, un concert de lamentations et d'appels au secours". (page 89)

     Michel J. Cuny