En septembre 1914, le lieutenant Charles de Gaulle entame sa convalescence à l'hô-pital Desgenettes de Lyon. Il y compose une nouvelle sur laquelle nous allons nous arrêter. Le personnage principal s'en trouve être un certain lieutenant Langel..., ana-gramme approximative de "Gaulle". Nous avons donc reconnu notre homme...

     La question principale - le problème qu'il s'apprête à résoudre - est énoncée de la façon suivante :

     "Mon Dieu! Cette guerre, l'avait-il rêvée! D'abord par imagination d'enfant, puis par ambition aventureuse de jeunesse, enfin par impatience de sa capacité profes-sionnelle. Et maintenant que la guerre était là, l'inquiétude saisissait l'officier : Serait-il brave, lui qui rêvait de l'être tant ? Dans l'effroi du péril prochain, quelle force allait le dominer : la règle ou l'instinct ?" (page 98)

     Nous sommes donc revenus avant le début des combats, au moment précis où la guerre est déclenchée. De cette guerre, le lieutenant en avait fait son rêve, de même qu'il avait fait le rêve de s'y conduire en brave : son premier rêve est, dès lors, réalisé ; il reste à voir ce qu'il va advenir du second... Le lieutenant Langel serait-il brave (ou lâche) de façon instinctive, quasiment bestiale, ou le serait-il par mise en application (ou par évitement) d'un devoir, d'une règle morale ?

     C'est bien ainsi que Charles de Gaulle pose le problème, mais ce n'est pas du tout à quoi va s'attacher la nouvelle elle-même. Il n'est pas certain qu'il en ait lui-même pris conscience. Ce qui est certain, par contre, c'est que la question effectivement traitée par cette fiction est essentielle pour l'ensemble de la carrière politique du général de Gaulle, le vrai, celui dont nous avons entendu parler en son temps. Enonçons-la aussitôt : sans la guerre, l'être humain s'effondre nécessairement dans l'immoralité, le pourrissement, la putréfaction, etc... Conclusion immédiate, selon lui : il n'y a rien de pire que la paix!... La guerre sans raison est donc la solution à tout.

     Démonstration ? Allons-y!...

     Après vingt-trois années d'existence et ses récentes années de garnison, Langel se déclare "novice enchanté de l'amour". Qu'est-ce à dire ? Qu'il n'y serait encore qu'un débutant ? A vingt-trois ans ? Mais que, cette fois, ça y est, il est un amoureux transi. Lisons ce que Charles de Gaulle nous rapporte de son héros, Langel, et donc - un peu, beaucoup ? - de lui-même :

     "Depuis des mois, l'occupait une palpitante liaison avec la jolie femme du capitaine Bertaud qu'il voyait, sans bouger la tête, en avant de la compagnie voisine. Ç'avait été, pour elle et pour lui, les heures folles des avant-dîners, les précautions pour qu'on ignore, dans la petite ville aux curiosités vigilantes, les comédies jouées dans les salons où l'on se retrouve, les regards qui ne se posent pas, les phrases convenues : toute la saveur sensuelle et cérébrale de l'amour." (page 98)

     Hein, que c'est chaud!... la vie de garnison. S'agissant de l'épouse si jolie du supérieur hiérarchique direct, au beau milieu d'une petite ville tout autant que du bataillon que dirige le capitaine Bertaud, il y a de quoi s'amuser, et de flairer le moment où le cocu enfin "éclairci" va comprendre qu'il est perdu d'honneur d'un bout à l'autre du régiment (comment le bruit des adultérines galipettes de sa tendre épouse avec un lieutenant à peine réssuyé derrière les oreilles pourrait-il ne pas se répandre très largement au-delà du bataillon et jusqu'aux extrêmes limites de ce qu'offre de promiscuité la cohabitation militaire ?)

     Or, c'est bien à ce moment-là que doit gicler, enfin, le cartel qui vous envoie sur le pré deux hommes qui, ô jouissance suprême, vont bénéficier "Du tumulte enivrant que souffle le combat, Et du rude frisson que donne à qui se bat Le choc mâle et clair de l'épée".

     Bravoure toute militaire!... pour une cause qui apparemment ne l'est guère. Sauf que, là aussi, il s'agit de jouir sexuellement au contact direct de la mort. Drôle de gaillard, tout de même, que ce De Gaulle...

     Michel J. Cuny