Sous les ordres de son cocu de capitaine, le bataillon prend le train qui doit l'em-porter vers le champ de bataille de la guerre qui vient d'être heureusement déclarée...

     "Un caporal accourait vers Langel, celui-là même dont il avait réparti l'escouade aux entrées de la gare pour maintenir au-dehors le flot de femmes : mères, épouses, maîtresses, venues une fois encore voir chacune « le sien ». Pitoyable, mais ferme, l'officier avait donné cet ordre. Il ne fallait pas de pleurs, de gémissements ni de prières sur le quai d'embarquement de ces mille soldats." (page 100)

     Les maîtresses y sont donc, elles aussi, ce qui fait chaud au coeur autant des amants que des maris, qui sont parfois les mêmes... Et c'est alors qu'auprès du lieutenant Langel se manifeste un petit dérangement :

     « Mon Lieutenant, dit le gradé saluant, il y a là  une dame qui voulait à toute force entrer. » (page 100)

     Aucune erreur possible :

     "C'était bien elle, là, en avant du groupe lamentable. Elle portait, comme un symbole, la robe qu'il préférait." (page 100)

     Et voilà donc que le Diable s'en mêle à son tour... Petite question en passant : Le capitaine Bertaud avait-il déjà, lui, eu sa ration  non réglementaire d' "au-revoir"? La femme du capitaine, es-qualités, n'avait-elle droit à  rien de plus que madame-tout-le-monde relativement à son époux ? Nous ne le savons pas, mais pour le lieutenant Langel, la voici qui tente le tout pour le tout, et au su et au vu de l'ensemble du bataillon : quel homme!

     Un homme, certes. Mais d'abord et avant tout un chef, or...

     "Que vaut donc le chef qui ne donne pas l'exemple ? Il détourna le regard et, s'absorbant dans sa tâche, laissa bouillonner en lui-même un gros chagrin mé-content." (page 100)

     Et voilà immédiatement la récompense que lui offre le Ciel comme un signe à toute épreuve :

     "On partait. Langel fit monter sa section en wagon et, arrêtant au marchepied un soldat : « Eh bien! Watron, ça vous va-t-il de partir pour la guerre? » L'homme, au-garde-à-vous, le sang au visage, la bouche tordue d'une humble émotion : « Oh! mon Lieutenant, nous vous suivrons tout partout! » (page 100)

     Ce n'est pas vraiment du Corneille, mais Watron se débrouille très bien, quand on sait soi-même lui tenir le langage du bon peuple. C'est d'ailleurs sans doute pourquoi, il a droit, lui, quoique simple trouffion, à un nom. Habituellement, ces gens-là sont blessés ou meurent par masses, de sorte qu'il faut laisser à Dieu le soin de reconnaître les siens. Watron mériterait sans doute d'être cité à l'ordre du bataillon : d'abord parce que sa grimace montre bien qu'il ne songe pas à tricher, et ensuite parce qu'il reste "humble", lorsqu'il déclare sa flamme à un chef si admirable déjà aux yeux des femmes et de celle, en particulier du cap... Mais, ça, c'est l'affaire des officiers, qui ont sans doute bien raison de s'amuser entre eux : que pourraient-ils faire d'autre en attendant que ça saigne. Mais lorsque, enfin, ça saigne... A suivre.

     Michel J. Cuny