Laisser au monde une veuve joyeuse, voilà ce qui tourmente ce brave cocu de capitaine Bertaud dont on se demande s'il a une vraie conscience des cornes que lui fait porter, depuis plusieurs mois déjà, le lieutenant surhomme De Gaulle... pardon, Langel. Est-ce là tout ?...

     "Pour beaucoup de ceux qui vont combattre, cette pensée, vous pouvez m'en croire, ajoute à leurs angoisses une angoisse de plus. Qu'adviendra-t-il de leur foyer si la mort les prend ? Leur souvenir ? Quelles trahisons vont le déchirer ? Leurs enfants ? Quelles ombres douteuses verront-ils autour d'eux ? Eh bien! moi, je vais mourir!" (page 103)

     Et donc laisser derrière lui une femme veuve et des enfants. Que peut donc y faire Langel dont il ne paraît guère douter de la probité ? Ce qui est certain, c'est qu'il lui déroule tranquillement le tapis, un tapis qui s'accorde si bien avec cet amour que notre héros paraît vouer à la femme adultère. Accompagnons le capitaine Bertaud dans son dernier pas...

     "Votre compagnie est en réserve. Il y a des chances pour que vous ne soyez pas engagé tout à l'heure, Langel, voici mon portefeuille. Si vous en revenez, vous le remettrez vous-même à ma femme. Vous-même, n'est-ce pas ?
     - Je vous le promets, mon Capitaine!
" (page 103)

     Tout est dit : le capitaine Bertaud a cru trouver un père pour ses enfants en même temps qu'un remplaçant de choix pour sa propre personne. Le faible laisse la place au fort... S'il n'en revient pas. C'est maintenant à la guerre de décider. Nous voici, nous aussi, aux premières loges...

     "Le jeune officier, accoudé derrière un petit mur, la jumelle aux yeux, suivait le développement du combat." (page 103)
     "Près de lui passa, debout, traînant la jambe, un sergent blessé de la compagnie Bertaud." (page 104)
    
« Le capitaine vient d'être tué là-haut, mon Lieutenant, et tout près de moi, dit le gradé. J'ai fouillé ses poches pour prendre son portefeuille. Il ne l'avait pas. » (page 104)

     Première leçon : A la guerre, les faibles ne font pas un pli.
     Et les forts, modèle Langel-De Gaulle ?...

     "Un ordre lui vint. C'était à son tour!" (page 104)
     "Quelques instants plus tard, le jeune officier gisait sur le sol, sanglant, les oreilles remplies des cris de détresse des mourants, entouré d'humbles cadavres [...]." (page 104)

     Tué?... Non, touché grièvement, mais pas coulé. Le voici à l'hôpital, et voici madame Bertaud couverte de voiles noirs "éperdue de désolation". Elle était la femme aimée, il y a si peu de temps encore... La femme si délicatement offerte - à sa compassion et à ses bons soins d'homme fort et plein de charmes - par un malheureux concurrent, faible, vieilli, avachi, sans ressort, que la guerre s'est chargée de renvoyer à sa nullité.

     Alors, l'homme fort : la règle ou l'instinct ?... C'est bien le problème que tu posais au départ de ton récit...

     "Oui, le guerrier mort avait assez payé le droit de posséder ce coeur tout entier." (page 106)

     Parce que, vivant, il ne l'avait pas!... C'est-à-dire que c'est la mort - grâce au tri que la guerre fait entre les forts et les faibles - qui donne à d'anciens vivants faibles le droit de posséder ce que les forts leur avaient alors pris!...

     Et donc, du portefeuille, je m'en débarrasse sans davantage de façons :

     "C'est à moi qu'il l'avait confié, dit-il, pour vous le remettre, car il savait qu'il allait mourir!" (page 106)

     Quant à son baratin de faiblard, sans doute plus personne n'en a-t-il rien à foutre : le foyer, les enfants, la veuve si faible... La voici qui s'en va, d'ailleurs, sans plus de paroles de son amant d'hier.

     Or, Langel est décidément un homme fort, un surhomme :

     "Et il eut le courage d'écrire à sa maîtresse la lettre définitive où il renonçait et expliquait." (page 106)  Quoi?

     Michel J. Cuny