Après avoir retrouvé la première ligne en décembre 1914, Charles de Gaulle est nommé capitaine, à titre temporaire, en février 1915. Il sera légèrement blessé à la main, et vivra jusqu'en février 1916 la plus ou moins tumultueuse guerre des tranchées. De toute cette période, nous ne devons retenir ici que le contenu de deux lettres qu'il envoie en décembre 1915 : l'une, du 23, à sa mère, l'autre, du 31, à son père.

     A sa mère, il écrit :

     "Le Parlement devient de plus en plus odieux et bête. Les ministres ont littéralement toutes leurs journées prises par les séances de la Chambre, du Sénat, ou de leurs commissions, la préparation des réponses qu'ils vont avoir à faire, la lecture des requêtes ou des injonctions les plus saugrenues du premier marchand de vins venu que la politique a changé en député. Ils ne pourraient absolument pas, même s'ils le voulaient, trouver le temps d'administrer leur département, ou l'autorité voulue pour galvaniser leurs subordonnés. Nous serons vainqueurs, dès que nous aurons balayé cette racaille, et il n'y a pas un Français qui n'en hurlerait de joie, les combattants en particulier. Du reste l'idée est en marche, et je serais fort surpris que ce régime survive à la guerre." (page 274)

     Pour autant qu'il soit possible d'en juger à partir de ces quelques lignes, il s'agit de balayer, par un coup d'Etat militaire, la Chambre des députés (et le Sénat ?), de façon à offrir à un exécutif libéré des contraintes du législatif, la plénitude du pouvoir politique, c'est-à-dire le contrôle immédiat de la souveraineté nationale.

     La lettre à Henri de Gaulle approfondit légèrement le même propos...

     "Je vous envoie pour l'année 1916, en même temps que toute ma profonde et respectueuse affection, le seul souhait qu'il puisse vous convenir de recevoir : celui de la Victoire française..." (page 280)

     Notons que ces trois points de suspension apparaissent à l'intérieur du paragraphe : quelque chose a été délibérément masqué par Philippe de Gaulle.

     L'extrait suivant, qui marque la fin du paragraphe, est lui aussi agrémenté de trois points de suspension suspects :

     "[Quant aux trois efforts réalisés en Champagne, en Artois, puis en Artois et Champagne], ils ont prouvé au monde que notre résolution de vaincre ne faiblit pas, que nos moyens s'accroissent sans cesse, et que grandit en même temps notre science de leur emploi..." (page 280)

     Et c'est ici que la précédente thématique politique reparaît :

     "L'issue de la lutte est moins que jamais douteuse. Sans doute l'ennemi pourra la prolonger encore grâce à son énergie et à sa discipline, grâce surtout à l'extrême et irrémédiable infériorité de notre régime républicain - parlementaire." (page 280)

     C'est donc la République elle-même qui est visée, pour autant qu'elle ne paraît pas en mesure de conduire le pays vers l'objectif que Charles de Gaulle et quelques autres lui fixent dans le contexte de cette guerre mondiale...

     "Le but est de détruire l'ennemi en concentrant tous nos moyens - et nous n'en avons pas trop! - sur le théâtre d'opérations décisif. Renoncer à l'enfoncer en France et en Belgique, renoncer à repasser la Meuse et à dépasser le Rhin, c'est renoncer à la Victoire." (page 281)

     Il s'agit donc de rester dans la dynamique de fond qui doit renforcer l'institution-nalisation de la guerre européenne (dénoncée quarante-cinq ans plus tôt par Marx et Engels), en remplaçant la poire d'angoisse de l'Alsace-Lorraine (reconquise) par la prise de cette portion du territoire allemand que l'on appelle : la rive gauche du Rhin... De Gaulle a décidément enfourché - il n'est pas le seul à ce moment-là - le dada militariste des hobereaux prussiens de 1870-1871, cause de la première guerre mondiale.

     Ce qui permettrait, pour un avenir plus ou moins prolongé, de faire l'économie de la guerre sans raison... au profit d'une nouvelle guerre de revanche : la plus rude des deux.

     Michel J. Cuny