Dans les "Carnets" remplis par le capitaine Charles de Gaulle durant sa captivité en Allemagne, il y a une star, un personnage dont la pensée couvre un maximum de pages : le général prussien Friedrich von Bernhardi (1849-1930), le grand promoteur du pan-germanisme et de la guerre qui doit en être l'instrument. Le livre analysé a pour titre "L'Allemagne et la prochaine guerre". Il a été publié durant les années qui ont im-médiatement précédé le déclenchement de la première guerre mondiale.

    Avec le bon Charles, et tandis que la première guerre mondiale continue à faire rage sans lui, abordons le premier chapitre du livre du général von Bernhardi. Il est intitulé "Le Droit à la guerre" :

     "L'auteur y développe d'abord le lieu commun que le combat est la condition de toute vie biologique et sociale et que même il est la condition du progrès sous ce double rapport." (page 354)

     Lieu commun, et donc vérité à peu près définitivement acquise!... C'est un vrai plaisir de penser qu'à ce moment même les morts et les blessés s'empilent joyeusement et par foules entières : va y avoir du progrès!

     Mais le gentil Charles a bien raison. L'idée est vraiment dans l'air. On la retrouve dans la conférence mémorable qu'il a prononcée devant ses camarades, officiers subal-ternes, en 1913 :

     "La guerre est une de ces grandes lois des sociétés auxquelles elles ne peuvent se soustraire et qui les chargent de chaînes en les accablant de bienfaits."

     Note suivante de notre Charles :

     "S'élevant à l'examen des rapports entre les peuples, il conclut que la guerre est souvent le seul moyen pour le plus fort de s'imposer au plus faible et de faire triompher par là le bien général de l'Humanité qui est de progresser." (354)

     Car il est bien entendu que les valeurs dont est porteur le plus fort - la brute épaisse ? - vont bien davantage dans le sens du progrès de l'ensemble de l'Humanité que celles des faibles. Mais cela aussi, De Gaulle le savait dès 1913, puisque sa conférence dit :

     "Les vertus d'un guerrier, tout en pouvant paraître brutales à certains, n'en sont pas moins absolument généreuses et désintéressées."

     Nous le voyons, l'éloignement prolongé de la zone de combat n'a en rien diminué la volonté de se battre et de faire combattre les autres chez cet homme qui, pour finir, n'aura connu que des blessures somme toute bénignes dans le contexte d'une guerre terriblement massacrante. Elément supplémentaire qui doit le signaler à nous pour ce qu'il est vraiment : sa doctrine rejoint très exactement celle des pires militaristes du camp d'en face. C'est très réconfortant : les forts des deux camps vont survivre et prendre le dessus, tandis que - et voilà un processus parfaitement naturel - les faibles vont disparaître de la surface de la terre ou se contenter d'y ramper comme les larves qu'ils (elles) sont.

     Voici maintenant les deux dernières notes prises dans ce chapitre intitulé "Le Droit à la guerre" - il fallait le rappeler :

     "Il [Bernhardi] démontre ensuite que, le voulût-on, il n'y aurait pas moyen de supprimer toutes les guerres par l'arbitrage. En effet, le plus fort n'acceptera pas de voir son développement arrêté par la résistance d'un plus faible, et d'ailleurs pour lui imposer les décisions de l'arbitrage s'il les refuse, il sera bel et bien nécessaire de prendre les armes." (page 355)
     "Néanmoins, il [Bernhardi] déclare immorales les prétentions des pacifistes à outrance qui détournent les esprits de la grande loi naturelle de la guerre et affaiblissent ainsi les coeurs." (page 355)
 

     D'où il résulte que, s'il y a un Droit de la guerre, il ne peut manquer d'y avoir un Devoir de la guerre... C'est ce qu'à travers le général prussien Friedrich von Bern-hardi, va nous enseigner ce futur général de Gaulle que nous chérissons désormais à l'égal d'un dieu.

     Michel J. Cuny