Lors de sa conférence de 1913, le lieutenant Charles de Gaulle avait déclaré :

     "La guerre développe dans le cœur de l'homme beaucoup de ce qu'il y a de bien ; la paix y laisse croître tout ce qu'il y a de mal."

     D'où il faut, bien sûr, s'empresser d'inférer que la paix est le mal absolu, puisque tout le mal résulte d'elle...

     Or, nous le constatons maintenant : l'expérience des désastres humains qu'engendre la guerre n'a rien changé dans les conceptions de ce futur grand homme d'Etat dont nous devons nous réjouir qu'il nous ait laissé cette belle arme de guerre intérieure et exté-rieure qu'est la Constitution de la Cinquième République.

     Au contraire, c'est lorsque la première guerre mondiale se trouve dans cette pleine effervescence meurtrière à laquelle il a lui-même fort heureusement réussi à échapper qu'il reprend chez le général prussien pangermaniste Friedrich Bernhardi toutes les raisons - ou toute l'absence de raison - nécessaires au déclenchement d'au moins le prochaine guerre...

     Le deuxième chapitre de "L'Allemagne et la prochaine guerre" est ici crucial en ce qu'il affirme un devoir qui ne vient pas forcément à l'esprit de tout un chacun. En effet, quel est le contenu de ce chapitre, s'interroge Charles de Gaulle (26 ans) :

     "Il a pour objet de montrer que l'homme d'Etat a le devoir dans certains cas de faire naître l'état de guerre." (page 356)

     Si donc, un jour, il pouvait se faire que Charles de Gaulle dispose de l'exercice de la souveraineté française, nous devrions le voir assez rapidement nous fournir l'extrême bonheur d'avoir réussi à engager la France dans au moins une guerre sans raison.

     Bien sûr, il s'agirait là, pour lui, d'enjamber avec élégance et dignité, mais aussi avec un certain esprit de décision, notre pauvre humanité à nous, les faibles... le peuple, la populace, et autres êtres tout juste utiles à assurer le pas vainqueur du surhomme qui "doit" nous piétiner à mort pour susciter tous les progrès possibles d'une humanité décidée à s'affranchir du Mal.

     Le Bien réel de la France se présente donc au mieux comme une conséquence de la pensée politique et militaire de la Prusse de Bismarck, un Bismarck qui ne s'est d'ailleurs pas toujours bien compris lui-même, ainsi que le souligne ce Bernhardi que nous raconte De Gaulle :

     "Il [Bernhardi] commence par critiquer une parole de Bismarck disant qu'un homme d'Etat ne doit jamais prendre sur lui de lancer son pays dans une guerre sans y être immé-diatement contraint. Bernhardi montre que Bismarck n'a jamais appliqué cette méthode et que la Prusse s'en est fort bien trouvée.
     Puis il [Bernhardi] montre que bien souvent c'est par des audaces agissantes d'hommes d'Etat provoquant eux-mêmes la guerre que de grandes et utiles choses ont été faites." (pages 356-357)   

     Il serait cependant bien mieux de disposer d'un homme d'Etat français lucide : De Gaulle va se faire un plaisir de nous en fournir les mensurations intellectuelles néce-ssaires... en utilisant le patron repris de Bernhardi...

     Michel J. Cuny