Sa surhumanité, Charles de Gaulle avait bien voulu la mettre en scène pour nous dans les propos que tenait le capitaine Bertaud au lieutenant Langel :

     "Mon cher Langel, quand on a votre âge, votre esprit, votre tournure, les femmes vous sont faciles, je le sais bien. A leur vie monotone vous apportez de l'imprévu, à leur coquetterie un agréable objet, à leurs sens un renouveau. Quand les années et l'habi-tude ont usé le simple bonheur de leur mariage, elles vont à vous, magiciens, qui les ferez vivre plus fort."

    Pour plus d'informations, bien sûr, il faudrait, ici, en référer à Yvonne Vendroux. Mais laissons cette petite affaire de côté, et poursuivons :

     "La guerre exaltera les forts et déprimera les faibles. Et, comme elles seront faibles, dans la tourmente, les pauvres femmes troublées déjà par quelque tentateur comme vous!"

    D'où il suit que, lorsque la veuve Bertaud, éplorée mais aussi accablée de ses enfants, aura bien démontré qu'elle est désormais de la cohorte des faibles, le surhomme Langel pourra assez facilement l'envoyer paître, quoi que le naïf, mais faible aussi, capitaine Bertaud ait pu en attendre...

     L'humanité aurait d'ailleurs tort de s'en plaindre : elle ne progresse que grâce à ce pas martial - et assez typiquement salopard - qui ne peut que se retrouver, bien sûr, dans tout ce qui concerne la guerre. Voyons Bernhardi lui-même :

    "Il réfute l'argument qu'au point de vue de la morale individuelle, le meurtre étant interdit, la guerre doit l'être (la guerre salutaire) au point de vue de la morale des nations. Ces deux morales, dit-il, ne sont pas identiques car elles ne s'appliquent pas à des objets semblables. Du reste, l'une et l'autre n'ont rien d'absolu (Un homme d'Etat habile saura du reste garder les formes.)" (page 357)

     Le contenu de la parenthèse paraît bien appartenir au seul De Gaulle... une crasse venant couvrir l'autre.

     Le fait est que le surhomme doit s'endurcir. Plus particulièrement : lorsqu'il agit en qualité d'homme d'Etat, il lui faut dépasser sa temporalité et celle du commun des mortels. Son humanité, la part d'humanité qu'il emporte avec lui quoi qu'il arrive, doit surmonter l'épreuve du temps ordinaire pour entrer dans la dimension temporelle qui est celle de l'Etat.

     Car bien sûr, l'Etat n'appartient pas à l'homme, mais c'est bien l'homme qui appartient à l'Etat. Dans ce champ qui étonnera toujours le peuple par ces caracté-ristiques spécifiques, c'est l'Etat qui définit sa propre temporalité, et la temporalité de l'homme d'Etat - surhomme par destination, mais pas intrinsèquement - doit se plier à celle de l'Etat.

     Dans le cas qui nous occupe, c'est donc l'Etat qui déclare la guerre par l'intermédiaire de l'homme aspirant à la surhumanité et qui s'est formé pour cela en se coulant dans une perspective morale qui surmonte l'humain dans son entier pour aller expérimenter ce qui est au-delà.

     Lisons De Gaulle :

     "Et précisément, ajoute-t-il [Bernhardi], c'est du point de vue moral que l'homme d'Etat doit savoir prendre sur lui la responsabilité de déchaîner volontairement la guerre, car le devoir moral de l'Etat est de se conserver et de se développer au point de vue matériel et au point de vue de la considération, et cela non pas pour une génération donnée, mais pour un avenir indéterminé." (page 357)

     Dans ce cas évidemment, l'indétermination concerne également le pays d'en face et la petite élite de ses hommes d'Etat... Et c'est alors que peut s'engager le grand jeu qui va permettre aux meilleurs d'entre eux - et sur le dos compatissant des peuples - de ressentir, de loin de préférence,

     "Le tumulte enivrant que souffle le combat,
     Et le rude frisson que donne à qui se bat
     Le choc mâle et clair de l'épée"

     qui va engendrer le monde de demain. Sous les applaudissements répétés des veuves, des orphelins, des éclopés de toute provenance, et pourquoi pas, des cadavres de toute obédience.

    Bravo, Charles, ça c'est du bon boulot! Et c'est quand que tu t'y mets ?

     Michel J. Cuny