En 1917, le prisonnier de guerre Charles de Gaulle - surhomme gravement en panne - prononce quelques conférences pour ses camarades de captivité.

    En sa qualité de spécialiste de la dynamique guerrière, notre capitaine apporte une correction à son ancienne formule, lapidaire mais pourtant très bien venue :

     "Et les blessés faut-il les secourir ? Non!"

     Bientôt organisée comme une véritable boucherie-charcuterie de plein exercice, la guerre n'avait guère tardé à avoir le plus mauvais effet sur le moral des troupes. Monter au front s'assimilait peu à peu au fait de monter à l'échafaud, et ceci, parfois, pour la simple raison que le décor organisé autour du point de départ des attaques n'était pas spécialement réjouissant. Laissons De Gaulle, qui a bien fini par devoir s'en reconnaître un peu comme reponsable, en faire le tour du propriétaire avec nous :

     "Représentez-vous dans quel état d'âme partaient à l'attaque les bataillons successivement désignés pour cet échafaud, qui de la tranchée de départ voyaient, avant d'en sortir, les milliers de camarades restés sur le carreau les jours d'avant devant les fils de fer ennemis intacts. Les blessés des jours précédents qui n'avaient pas la force de s'en aller eux-mêmes restaient presque tous dans cette tranchée de départ ou dans les coins attenants, mourant peu à peu de gangrène ou de misère dans la boue effroyable, car dans le boyau de communication encombré on passait douze brancards par nuit et pas plus, alors qu'il en eût fallu trois cents."

     Ceci dit, il ne faut pas non plus tenir pour rien les résultats moraux exceptionnels qui pouvaient se mettre à fleurir sur ce charnier lui-même. Des esprits un peu plus forts auraient sans doute, tout au contraire, organisé, en le renforçant, le caractère ignoble de la situation. Le vrai guerrier sait parfaitement que la mort idéale, est la mort en pleine conscience de l'homme grièvement blessé, mais qui

     "porte en soi
     L'âme encor tout enveloppée
     Du tumulte enivrant, etc."

     Malheureusement, cela ne vaut que pour le surhomme... Et c'est là où le nouveau cycle long ouvert devant le soldat ordinaire peut être d'un vrai poids. En effet, De Gaulle se plaît à le souligner :

     "Dans cette guerre où un homme blessé doit redevenir un combattant le plus tôt possible et où l'infanterie n'est composée pour beaucoup de ses hommes et pour la presque totalité de ses cadres que d'anciens blessés, une, deux, trois, quatre fois, il est absolument essentiel que les blessés soient bien et promptement pansés, évacués et soignés. Il y a aussi une question d'ordre et un avantage moral considérable à ce qu'on ne trouve pas, des jours et des jours après l'assaut, des blessés mourant dans tous les coins, et à ce que les combattants sachent que s'ils sont frappés on s'occupera de les guérir le mieux et le plus tôt possible." (page 453)

     Mais le vrai "avantage moral" n'est pas là, bien sûr : en la circonstance, il ne s'agit que de donner une nouvelle chance aux faibles de pouvoir démontrer que le verdict qui les avait d'abord frappés n'était pas le bon, et que le progrès de l'humanité pouvait encore avoir besoin d'eux... A eux de le démontrer.

     Michel J. Cuny