Alors qu'ailleurs on continue à s'étriper joyeusement pour faire avancer les progrès de l'humanité, De Gaulle souligne les manques du présent conflit quand on l'observe du côté d'une armée française acculée, depuis le début, à la défensive :

     "Jamais sans doute, depuis que l'Humanité existe et avec elle la guerre, les com-battants n'ont eu à fournir tant d'efforts et de plus épuisants, sinon pour les corps du moins pour les âmes, efforts renaissants toujours et toujours, et indéfiniment ingrats. Ces combattants, Messieurs, n'ont eu ni les distractions des marches en pays nouveaux, ni les ivresses des triomphes, ni les orgueils des villes conquises. Sans doute l'Histoire n'en glorifiera-t-elle que mieux notre race. Du moins, de tant de souffrances, d'épreuves et de deuils, sont sorties d'utiles leçons." (page 486)

     Mais Charles de Gaulle aperçoit un autre vice, dangereux en ce qu'il risque de mettre à mal le côté extrêmement dynamisant du "choc mâle et clair de l'épée" :

     "Messieurs, cette guerre de position rebute l'imagination de la foule. Ce n'est pas ainsi que nous avions naguère rêvé les batailles, et la monstrueuse mécanique qu'est actuellement une armée à l'offensive prend un caractère si écrasant que beaucoup veulent maintenant refuser à la guerre la sombre beauté qu'on lui accordait d'habitu-de." (page 459)

     Or, si la guerre doit être ainsi déconsidérée aux yeux de la foule imbécile, il n'est que trop clair que l'humanité ne connaîtra plus le moindre progrès. La paix lui pend au nez et, avec elle, le pourrissement éternel dans la vase immonde des faibles... Il faut donc absolument sauver la guerre de l'étreinte dangereuse que la paix menace de lui infliger. Mais Charles de Gaulle et ses camarades n'ont pas encore dit leur dernier mot :

     "En tout cas, la réflexion et l'étude des événements militaires est notre devoir, car cette guerre n'est pas la dernière. Quels qu'aient été les horreurs, les sacrifices, les deuils, les larmes qu'elle traîne derrière elle, cette guerre n'a pas changé les hom-mes." (page 459)

     Ni les surhommes, d'ailleurs. Or, en ce qui concerne la masse plus ou moins amorphe que constituent les premiers...

     "Ils auront pour quelques années peur et honte d'eux-mêmes ; puis l'odeur du sang s'évanouira, chacun chantera ses gloires ; les haines séculaires se ranimeront encore grossies et un jour les peuples se précipiteront à nouveau les uns sur les autres, résolus à se détruire, mais jurant tous à grands cris devant Dieu et devant les Hommes qu'ils sont attaqués par les autres. Ce jour-là, Messieurs, à nous ou à nos fils, il appartiendra de défendre et si possible d'agrandir la France, encore une fois." (page 459)

     Rendez-vous donc au prochain numéro. Et tandis que le surhomme De Gaulle regagne sa couche de prisonnier de guerre dans l'impatience de la prochaine, c'est 1917, encore et toujours, et l'horreur qui va avec. Puis viendra 1918… Et enfin, en septembre, le plus profond désespoir, ainsi qu’il l’écrit à sa mère :

     "Je suis un enterré vivant. Lisant l’autre jour dans quelque journal le qualificatif de « revenants » appliqué à des prisonniers rentrés en France, je l’ai trouvé lamenta-blement juste.
    
Vous me proposez de m’envoyer des livres ! Hélas ! Je voudrais que vous sachiez, car le savez-vous ? dans quelles conditions matérielles je suis ici pour travailler, et n’ai jamais cessé d’être. Du reste, quand bien même ces conditions seraient radicalement différentes ! Travailler à quoi ? Travailler pour quoi ?... Pour travailler, il faut avoir un but. Or quel but puis-je avoir ? Ma carrière, me direz-vous ? Mais si je ne peux combattre à nouveau d’ici la fin de la guerre, resterai-je dans l’armée ? et quel avenir médiocre m’y sera fait ? 3 ans, 4 ans de guerre auxquels je n’aurai pas assisté, davan-tage peut-être ! Pour avoir quelque avenir dans la carrière, en ce qui concerne les officiers de mon âge et qui ont quelque ambition, la première, l’indispensable condition sera d’avoir fait la campagne, d’avoir, au fur et à mesure qu’elle changeait de forme, appris à la juger, formé ses raisonnements, trempé son caractère et son autorité. Au point de vue militaire je ne me fais aucune illusion, je ne serai moi aussi qu’un « revenant »." (page 519-520)

     Michel J. Cuny