Nous voici face à l'ennemi. Le capitaine Bertaud s'apprête à partir en première ligne, tandis que le lieutenant Langel a reçu l'ordre de se tenir en réserve. C'est alors que se produit un coup de théâtre du plus bel effet. Ecoutons le capitaine :

     "Pour moi je sais, et il répéta ce mot en y appuyant, je sais quel sacrifice j'ai à faire. Langel, je vais être tué tout à l'heure!" (page 102)

     Bonne nouvelle! s'exclamerait le premier venu... dans le silence d'une conscience morale bien faite. Mais non, Langel ne nous en fera pas l'aveu : sans doute ne souhaite-t-il pas la mort de Bertaud, lui. Et pourquoi donc ? Qu'est-ce qui l'empêche d'échafau-der, ici même, un petit projet ? D'autant que, - pardon de le prendre comme cela - le capitaine lui met carrément le pied à l'étrier :

     "Oui, reprit Bertaud, je vais être tué et ne m'en plains ni ne m'en étonne. Seulement, ajouta-t-il, je suis marié... Ma femme..." (page 102)

     Oui, sa femme... Euh, sa femme... Mais, voyons, Langel ne souhaite aucun mal à Bertaud... N'empêche que ça le chatouille tout de même d'une façon pas vraiment désagréable. Lisons ce que Charles de Gaulle nous en dit :

     "Langel sentit un froid brutal. Il la revit, elle, dans l'ardeur [ah, ah, ce brutal froid-et-chaud] de leur cher amour, dans la grâce souriante des rencontres de salon, dans les sanglots lointains du départ.
     « Ma femme!... » répéta le capitaine." (page 102)

     L'est vraiment plié, le capitaine, qui va pas tarder à partir au combat! L'a vraiment le moral tout en bas des chaussettes!... Et, alors, sa femme, qu'est-ce qu'elle a sa fem-me ?... S'il meurt, ben il meurt, et sa femme, est-ce que ça le regarde tant que ça qu'il faudrait, en plus, qu'il nous donne le mode d'emploi ?... Allez, mets-toi à table, Ber-taud... Dépêche-toi, t'es attendu par les Allemands, mon coco...

     "Mon cher Langel, quand on a votre âge, votre esprit, votre tournure, les femmes vous sont faciles, je le sais bien [mais, cependant, tu le sais beaucoup moins bien que tu ne l'imagines, pépère]. A leur vie monotone vous apportez de l'imprévu, à leur coquetterie un agréable objet, à leurs sens un renouveau [là, tu me chambres, mon gaillard : qu'en sais-tu ?]. Quand les années et l'habitude ont usé le simple bonheur de leur mariage, elles vont à vous, magiciens, qui les ferez vivre plus fort [très bien : je vois que t'as tout compris ; mais tu vas finir par te mettre en retard!] " (page 102)

     Mais non, Bertaud n'a pas fini de s'aplatir, de toute la hauteur de son humanité, devant le surhomme que le destin a mis sur son chemin... Il poursuit :

     "La guerre, qui va brasser si profondément la société des hommes, suscitera beaucoup de vertus, j'en suis certain, mais combien va-t-elle délier de vices ? La guerre exaltera les forts et déprimera les faibles. Et, comme elles seront faibles, dans la tourmente, les pauvres femmes troublées déjà par quelque tentateur comme vous!" (page 102)

     Comme on le voit, la prédestination est là. Il n'y a rien à y faire. Le faible Bertaud va mourir dès le premier coup de fusil, et les faibles femmes vont se jeter en rafale dans la couche du lieutenant Langel. C'est sympa de lui refiler la sienne, en dernière minute. Mais trop tard, la guerre est là... Le fort Langel va déployer sans plus aucune retenue ses vertus viriles devant l'ensemble de la société française - femmes et hommes compris - qui viendra bientôt ramper à ses pieds...

     N'empêche que c'est effectivement ce que la France fait, depuis bientôt plus de soixante-dix ans, devant le surhomme De Gaulle...

     Michel J. Cuny