Le 2 mars 1916, le capitaine Charles de Gaulle, blessé d'un coup de baïonnette à la cuisse, réputé sans connaissance, est fait prisonnier : pour lui la guerre est terminée. Trente-deux mois de détention l'attendent. Quand arrive l'été, il entame un carnet de notes qui va nous aider à cerner ce que sont ses préoccupations et quelques-unes de ses positions.

     Trois notes qui se suivent de très près retiennent d'abord notre attention. Elles con-cernent à la fois la Révolution de 1789 et l'attitude, qu'on dira ordinaire, du peuple...

     "Lu un article de Gustave Le Bon sur le rôle du peuple pendant la Révolution. Il combat la légende du peuple divin, toujours sacro-saint dans ses folies, ses crimes, et montre combien le peuple de la Révolution fut effectivement et perpétuellement « mené ». Il distingue à cette époque comme toujours deux catégories dans le peuple : la po-pulace et le peuple laborieux.
     La lâcheté de la Convention et le défaut de caractère parmi l'immense majorité des hommes d'alors. La légende des
« géants de la Convention »." (page 337)

     De Gaulle n'aime pas du tout la Révolution en ce qu'elle aurait pu être le fait du peuple. Il n'aime pas non plus la Convention où il ne voit que de petits hommes. Passons à la deuxième note...

     "Mme Roland écrivait en 1793 :
    
« La France était comme épuisée d'hommes, c'est une chose vraiment surprenante que leur disette dans cette Révolution : il n'y a guère eu que des pygmées. »" (page 337)

     Point de vue de l'épouse de Roland, ministre de l'Intérieur, l'homme qui aura tout fait pour contrer la Convention ; De Gaulle ne peut qu'y trouver une heureuse confirmation de l'analyse produite bien plus tardivement par Gustave Le Bon. Troisième note :

     "Rivarol disait : « Malheur à celui qui remue le fond d'une nation. Il n'y a pas de siècle de lumière pour la populace. »" (page 337)

     En résumé : la "France" de De Gaulle n'est en aucun cas celle du peuple de France. Elle ne peut être elle-même qu'à se dégager totalement de l'étreinte de celui-ci. Ensuite, si elle peut et doit utiliser le "peuple laborieux", il lui faut tout faire pour tenir la "populace" aussi loin d'elle qu'il est possible.

     Dans ce contexte, il est très clair que le suffrage universel ne convient pas du tout. Idem pour la république dans la forme défendue par la Convention. De façon plus générale, nous savons également que De Gaulle ne veut pas d'un vrai pouvoir législatif. Et nous avons vu qu'il n'hésite pas à mettre en avant la solution d'un coup de balai militaire sur la racaille républicaine.

     A vingt-six, il est déjà l'homme qu'il sera toujours. Nous allons pouvoir le vérifier à partir de la suite de ses propres écrits.

     Michel J. Cuny