Du haut de ses vingt-trois ans et de sa très ample suffisance, le lieutenant De Gaulle n'y va pas par quatre chemins :

     "Ça a été le conseil de révision, puis l'ordre d'appel, puis l'arrivée au régiment, et vous voici. Mais vous êtes-vous déjà demandé pourquoi?" (page 59)

     Oh, la jolie baffe dans la gueule du bon peuple!... Mais, voyons, ces gars-là ne se sont jamais rien demandé. Il ne s'y trouve qu'un ramassis de brutes épaisses, mon lieutenant...

     Mais laissons-là ce blanc-bec d'officier débutant, et considérons que nous sommes ici en présence d'une majorité de jeunes hommes issus de la partie agricole ou villageoise de la population. En nous renseignant un tout petit peu, nous allons découvrir tout autre chose que ce que la pauvre intelligence de Charles de Gaulle peut atteindre...

     En 1904, neuf ans plus tôt, d'éminents juristes avaient été conviés à rédiger le Livre du Centenaire du Code civil de 1804. A noter que celui-ci avait nommément été conçu pour être le code de la... propriété. Dix ans avant le déclenchement de la première guerre mondiale, Albert Sorel , à qui la préface du Livre du Centenaire a été confiée, saisit l'occasion qui lui est offerte de décrire les conséquences politiques et psychologiques induites, sur toute une partie de la population française, par la division, durant les dernières années du développement de la Révolution de 1789, de la propriété d'origine ecclésiastique et aristocratique :

     "Le paysan connaît la loi, il la révère, parce que la loi c'est la garantie de la jouissance et de la transmission de la terre, de sa terre, de sa propriété."

     La suite va nous donner une chance de mieux comprendre, alors que les ouvriers étaient assez généralement maintenus dans les usines, l'acharnement mis par le "poilu" d'origine majoritairement rurale à défendre pied à pied la tranchée et tout ce qui s'y rattache. Dix ans avant, déjà :

     "Il énumère les pièces de la dot, il raisonne des partages; il connaît les noms et sobriquets de chaque pièce, il en connaît l'histoire, d'où ce morceau vient, par mariage, succession ou vente, et quelle vente, licitation libre, licitation forcée, placement pour les uns, déconfiture pour les autres. C'est toute sa morale en action, sa "sociologie" naturelle. Il l'enseigne à ses enfants comme on enseignait aux rois l'histoire de leurs généalogies, de leurs héritages et de leurs prétentions ; et avec chaque champ, les litiges qu'il comporte, ses mitoyennetés, ses servitudes, le régime de ses eaux et de ses passages, les conflits anciens et toute leur chronique ; les temps d'autrefois et leurs charges, l'affranchissement, la conquête, les longues convoitises sur les pièces d'alentour, car tout paysan connaît les patientes entreprises, les longs projets et les entêtements de convoitise ; il guette la saisie de l'un, la décrépitude de l'autre, il calcule sur la maladie, les hérédités, les vices mêmes ; il a, pour son bien, des morceaux dispersés à rassembler, des droits à réclamer, des limites naturelles à atteindre, et comme on dit aujourd'hui, des sphères d'action et des arrière-pays où s'étendre."

     Allons un tout petit peu plus loin encore dans les explications que fournit Albert Sorel - en 1904, il faut le rappeler :

     "La patrie, pour lui, n'est que sa terre prolongée dans la grande terre des autres et de tout le monde, et c'est toujours sa terre, indéfiniment étendue, cette patrie que l'on n'emporte point à la semelle de ses souliers ; la perdre, c'est perdre tout, "perdre pied" comme on dit, sombrer et s'abîmer." (consulter le fichier Code_civil)

     Ainsi, nous le voyons, nul besoin de repartir de zéro avec ces hommes-là, en leur lançant à la face ce si méprisant : "Vous voici. Mais vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ?"

     Admettons cependant qu'il ne s'agissait que d'une faute de jeunesse. Voyons si la suite ne sera pas meilleure.

     Michel J. Cuny